Le Ghetto intérieur, Santiago H. Amigorena

Vicente Roseberg a fui la Pologne pour Buenos Aires, où il vit heureux avec sa femme Rosita et leurs deux enfants. Nous sommes au début de la guerre de 40-45 et Vicente s’inquiète pour sa mère, restée à Varsovie. Au fil des lettres de cette dernière, impossible pour lui de fermer les yeux sur l’horreur de ce qu’il se passe en Europe. Il s’interroge alors sur son identité juive, et laisse la culpabilité d’avoir échoué à sauver sa famille l’envahir, jusqu’au point de non-retour. 

“A partir de ce triste mois de mars 1941, Vicente allait éprouver une double haine de lui-même : il allait se détester parce qu’il s’était senti polonais et il allait se détester davantage encore parce qu’il avait voulu être allemand.”. 

Rosita, désespérée, voit son mari s’enfermer dans un silence pesant et délaisser ses enfants. L’enveloppe corporelle de son mari est là, mais son esprit et son coeur sont ailleurs, dans ce ghetto de Varsovie où sa mère tente de survivre. Commence alors une longue descente aux enfers pour Vicente, qui, envahi de silence et de tristesse, va s’emmurer dans son propre ghetto, intérieur. 

Sans le Prix Elle, jamais je ne me serais penchée sur ce roman, dont le thème ne m’attirait à priori pas et dont l’auteur m’était inconnu. J’aurais alors manqué une très belle lecture … S’il m’a fallu un peu de temps pour entrer tout à fait dans l’histoire, je me suis ensuite laissée totalement emporter. Les personnages de Vicente et de Rosita sont superbes, et l’écriture de Santiago H. Amogorena poétique et sensible.

“Il était devenu un fugitif, un traître. Un lâche. Il était devenu celui qui n’était pas là où il aurait dû être, celui qui avait fui, celui qui vivait alors que les siens mouraient. Et à partir de ce moment-là, il a préféré vivre comme un fantôme, silencieux et solitaire”.

Se réfugier dans le mutisme pour faire face à l’horreur de la Shoah et à la culpabilité ; voilà la solution de Vicente, au risque de se détruire lui-même … 

Dans une postface émouvante, l’auteur dévoile ses liens avec l’histoire de son roman, et ce qui lui a été légué de son passé familial, dans son écriture et dans sa vie.

Un très beau roman, à découvrir sans tarder !

“Le Ghetto intérieur”, Santiago H. Amigorena, P.O.L., 190 p., 2019

Feel good, Thomas Gunzig

Autant le dire d’emblée, ça fait un petit moment (trop long) que j’ai plus ressenti un tel plaisir de lecture !

Thomas Gunzig, figure emblématique des lettres belges (et de l’humour noir, et de la chronique radio), m’a complètement emportée dans son histoire à tiroirs.

“Feel good” raconte l’histoire de deux personnages que la vie n’a pas épargnés . D’un côté, Alice, la cinquantaine, mère célibataire, qui du jour au lendemain perd son job, et s’enfonce dans la pauvreté, vertigineusement vite. Sa descente aux enfers la conduit à commettre un acte dont elle ne se serait jamais crue capable : kidnapper un bébé “de riches”, pour demander une rançon. Mais rien ne va se passer comme prévu … Alice est incroyablement touchante, et proche de toutes les femmes.

Elle se disait : “Qu’ils aillent se faire foutre avec leurs articles”.

Elle se demandait parfois s’il n’y avait pas une sorte de complot pour empêcher les gens de faire des choses simples sans se sentir immédiatement coupable : prendre un bébé dans son lit, donner un troisième biscuit au chocolat à son fils, laisser son enfant regarder les écrans pendant que sa maman, épuisée par ses quarante heures passées à vendre des chaussures fermait les yeux, juste un petit moment.

De l’autre côté, Tom (Thomas ?), un écrivain moyen, à moyen succès, à moyenne notoriété, obligé de courir les salons littéraires et d’écrire n’importe quoi à la commande pour survivre. A bientôt 50 ans, il rêve de gloire, de Goncourt, de reconnaissance. Et il est prêt à tout pour cela. Même à écrire un roman “feel good”, ce genre qui se vend par millions, calibré pour le succès, avec l’aide d’Alice.

-Aaaaah, il faut parler de résilience, et de conneries comme ça ?

-Oui, par exemple, il y a pas mal de psychologie. Mais de la psychologie à trois sous, des notions pas du tout approfondies, des choses très basiques que le lecteur doit saisir en un instant, il y a souvent un petit côté “développement personnel”, et puis faut pas hésiter à avoir la main lourde sur la spiritualité.

Quel roman réjouissant ! D’abord, une bonne histoire. ça devient rare …. Personnellement, je n’en peux plus de l’autofiction, des déballages sur la famille de l’auteur, ses petites névroses vaguement romancées.

Qu’on nous donne une bonne histoire ! Je suis comme une gamine, je veux être emportée par un récit, ne plus pouvoir poser mon livre, et vivre avec les personnages.

Ici, bingo. j’ai adoré Alice et Tom, l’écriture acerbe, la satire sociale, les thèmes de l’argent dans la société, la vitesse à laquelle on peut tomber dans la vraie misère (effarant !), et surtout les réflexions sur le monde du livre, les galères des auteurs “moyens”, le monde (impitoyable) de l’édition, ….

Thomas Gunzig m’a beaucoup fait sourire en croquant Bookstagram, ses travers et ses codes, avec une justesse irrésistible.

Un roman intelligent et bien mené, avec une intrigue qui se dévore, des personnages attachants, et une vraie réflexion.

Vive Thomas Gunzig, un auteur belge à faire connaître, en cette rentrée littéraire !

“Feel good”, Thomas Gunzig, Au Diable Vauvert, 2019, 398 p.

Un mariage américain, Tayari Jones

“Un mariage américain”, ou le roman choral d’une tragédie qui frappe un homme, Roy : celle d’être injustement condamné pour un viol qu’il n’a pas commis. Une histoire d’injustice, de racisme (la promptitude d’un Etat à juger un homme noir), de vie gâchée, mais, surtout, l’histoire d’un mariage, celui de Roy et Celestial. Ils avaient la vie devant eux, mariés depuis à peine un an, quand Roy est emprisonné pour 12 ans.

Le roman alterne les chapitres épistolaires entre Roy et Clestial, mais donne aussi la parole à Andre, l’ami de toujours du couple, amoureux de Celestial en silence. Plutôt que d’approndir la question essentielle de l’erreur judiciaire, Tayari Jones choisit de se centrer sur le mariage et la relation entre Roy et Celestial. Elle montre comment l’absence, la prison, peuvent détruire un jeune couple à l’avenir radieux.

Un roman agréable à lire mais qui ne m’a pas marquée : je n’ai pas ressenti beaucoup d’empathie avec les personnages, et j’ai regretté le manque de profondeur concernant l’erreur judiciaire dont est victime Roy. Le viol dont il est accusé et son procès sont expédiés, et il m’a manqué un petit quelque chose pour être réellement emballée par ce roman, qui promettait pourtant beaucoup (trop ? ).

“Un roman américain”, An american marriage, Tayari Jones, éditions Plon (Feux croisés), 423 pages, 2019

Mon année de repos et de détente, Ottessa Moshfegh

Rien que la couverture, avec cette jeune femme alanguie à l’air lasse, m’attirait beaucoup, et j’ai eu la chance de recevoir ce drôle de roman dans le cadre de la sélection du Grand Prix des Lectrices Elle. Roman assez étrange, avec un personnage central pas forcément sympathique, qui m’a d’abord profondément énervée, puis qui s’est révélé plus profond qu’il n’y paraissait.

L’héroïne, une jolie jeune femme récemment diplômée, décide “d’hiberner” pour un an dans son appartement de New-York. Abrutie de médicaments, de somnifères, se nourrissant à peine entre deux réveils, ne mettant plus le nez dehors et ne recevant que la visite occasionnelle d’une amie qui l’insupporte, la jeune femme sombre dans une torpeur de “repos”, une douce routine faite de vidéos à la chaîne, se détachant peu à peu de la société.

Quel étrange roman ! J’avoue avoir détesté cette jeune femme, au début du livre. Je ne la comprenais pas, et l’envie de la secouer me titillait. Au fil de ma lecture, mon empathie a grandi, devant le passé familial et les déconvenues sentimentales sordides de l’héroïne.

En plaçant son intrigue au début de l’année 2000, l’auteur profile devant nous l’ombre du 11/09/2001, que l’on voit arriver inéluctablement. A travers le regard désabusé de cette jeune américaine, c’est toute une société qui est passée au crible : travail monotone, amitiés superficielles, relations amoureuses décevantes, famille toxique et solitude immense. 

“C’est ainsi que j’ai compris que le sommeil avait un effet : je devenais de moins en moins attachée à la vie. Si je continuais comme ça, me disais-je, je finirais par disparaître complètement, puis je réapparaîtrais sous une forme nouvelle. C’était mon espoir. C’était mon rêve.”. 

Un roman qui pose question, qui interroge sur toute une génération, à travers une intrigue quasiment existentialiste, et une héroïne désabusée.

Une réussite, et ma lecture préférée (jusqu’à présent) dans la catégorie Roman du Prix Elle !

“Mon année de repos et de détente”, My year of rest and relaxation, Ottessa Moshfegh, Fayard, 2019, 299 pages

Jurée du Grand Prix des Lectrices Elle 2020 !

Ce blog tourne au ralenti, la faute (un peu) aux enfants en vacances, mais aussi (beaucoup) à une nouvelle aventure dans laquelle je me suis lancée …

Donc, pour ceux qui ne le savent pas (j’ai crié ma joie sur Facebook et Instagram), je suis sélectionnée pour faire partie du jury du Grand Prix des Lectrices Elle 2020 ! (ici, je repousse un cri de joie intérieurement). Concrètement, ça veut dire que je vais lire environ trois livres par mois et 7 livres pour le mois qui m’a été attribué plus spécifiquement …

Qui, que, quoi ?

Reprenons. Le jury se compose de 120 lectrices, et chaque mois comporte un groupe de 15 jurées. Je suis du jury de septembre, ce qui signifie qu’avant ce mois, j’aurai à lire 7 livres : deux polars, deux essais, trois romans. Sur ces 7 livres, moi-même et mes co-jurées de septembre en retiendront 3, qui seront envoyés en relecture, au mois de septembre donc (aaaah) aux jurées des autres mois. Et ainsi de suite … Chaque jurée doit rendre une fiche de lecture et attribuer une note sur 20, pour chaque livre. A la fin, les avis sont comptabilisés, et il restera trois livres, un roman, un polar et un essai, qui recevront ce fameux Grand Prix des Lectrices Elle !

Je ne suis que joie, bonheur et excitation, mais autant vous dire que ma PAL fait la gueule. Déjà débordante, elle est boudée et reléguée dans un coin, prise que je suis par la lecture de ces 7 romans, à lire ET à chroniquer avant début août.

D’où la relative désertion de ce blog (qui fait un peu la gueule aussi, y a pas de raison). Je dois donc rendre tout ça pour bientôt et ensuite … je pars en vacances 😉 Là, j’emporte (une partie de) ma PAL ! Je reviendrai donc mi-août avec de nouvelles chroniques !

Je vous souhaite un bel été, avec du soleil, plein de lectures, et de la douceur de vivre …

Le coeur cousu, Carole Martinez

Ceux qui me connaissent un minimum se douteront que j’ai acheté cette (magnifique) édition collector pour sa couleur, son titre poétique, son papier tout fin, son dessin de couverture, mais aussi pour un lointain écho dans ma mémoire de “coup de coeur” sur les blogs.

Entrer dans ce roman, c’est accepter de se laisser emporter loin, en Espagne, dans de touts petits villages des montagnes, et de loucher du côté d’un certain réalisme magique. L’histoire de Frasquita, qui reçoit de sa mère une boîte mystérieuse. La boîte se transmet de fille en fille depuis des générations, et contient le destin de chacune. Pour Frasquita, ce sera la couture.

Maman n’a jamais su écrire qu’à l’aiguille. Chaque ouvrage de sa main portait un mot d’amour inscrit dans l’épaisseur du tissu.

La jeune fille se révèle une prodige de l’aiguille, capable de transformer un morceau de chiffon en une robe féerique. mais ce destin est aussi une malédiction, comme Frasquita le découvrira , tout au long de sa vie mouvementée. C’est par la voix de Soledad, la dernière de ses filles, que son histoire nous est contée. Une histoire de soleil brûlant, d’amour, de mariage, de maternité, une histoire où l’on croise un ogre, une petite fille qui luit, un meunier fantôme, des combats de coqs, des révolutionnaires.

C’est un roman foisonnant, éminemment poétique, aux personnages dignes d’un conte de fées. Empreint de merveilleux, le livre fait partie de ceux qui nous absorbent totalement, que l’on est pressé de retrouver à nos moments de libre. Ces personnages, surtout les féminins, sont dignes d’une grande saga, et, surtout, le style est sublime. Carole Martinez, dont c’était le premier roman, possède une voix, une écriture, superbes et qui m’ont totalement emportée.

Un coup de coeur.

“Le coeur cousu”, Carole Martinez, Folio, 448 pages, 2007

Je ne ferai une bonne épouse pour personne, Nadia Busato

“L’histoire du plus beau suicide”, imaginé à partir de la photographie réelle qui orne la couverture du roman. La mort spectaculaire d’Evelyn McHale, une jeune femme qui s’est jetée du haut de l’Empire State Building, le 01 mai 1947 pour atterrir sur le toit d’une limousine. Un jeune photographe passant par là a immortalisé son corps brisé, ce qui est devenu l’une des photos les plus célèbres du monde, objet de chansons, de poèmes, et de nombreux détournements commerciaux (j’ai même vu un coussin …).

Nadia Busato, sous la forme d’un roman choral qui donne la parole tantôt à la mère d’Evelyn, tantôt à son fiancé, sa soeur, le policier, le journaliste, ou le photographe, tente de percer le mystère entourant la mort de cette jeune femme, dont on ne sait rien, si ce n’est son suicide, et une lettre laissée juste avant de sauter dans le vide :

Je veux que personne ne voie mon corps, pas même ma famille. Faites-le incinérer, détruisez-le. Je vous en supplie : pas de cérémonie, pas de tombe.

Mon fiancé m’a demander de l’épouser en juin prochain. Je pense que je ne ferai une bonne épouse pour personne. Il se portera bien mieux sans moi. Dites à mon père que je ressemble trop à ma mère.

Ecrit avec beaucoup de sensibilité, ce roman tente de percer le mystère d’une mort inexpliquée : une belle jeune femme de 23 ans, fiancée, qui avait la vie devant elle, se jette dans le vide sans aucun signe avant-coureur. Le seul indice réside peut-être dans la dernière phrase de sa lettre : dites à mon père que je ressemble trop à ma mère. Une mère dépressive, qui a quitté sa famille quand Evelyn était encore enfant. Nadia Busato nous dresse le portrait d’une jeune femme très fragile psychologiquement, sujette aux crises d’hystérie, dont le comportement m’a parfois semblé à la limite de la bipolarité. A travers le récit (imaginaire) de ses proches, l’auteure nous fait découvrir les possibles raisons derrière le “plus beau suicide du monde”, dans un texte empathique et sensible.

Si j’ai commencé le livre avec bonheur, je me suis un peu lassée vers la fin du livre, en ayant la sensation de ne pas en apprendre assez sur Evelyn. Certains chapitres m’ont paru trop longs et pas assez centrés sur l’histoire de cette jeune femme, et j’ai refermé le livre avec une certaine frustration : il y a finalement beaucoup de non-dits dans l’histoire et Nadia Busato ne nous livre pas d’explications sur un plateau. C’est au lecteur de se faire sa propre idée sur les raisons du suicide d’Evelyn. L’auteure, au-delà de l’histoire personnelle de la jeune femme, nous dresse un vibrant portrait de l’Amérique, de la crise économique et de la place des femmes dans la société de l’époque.

Je suis restée fascinée par la superbe photo de la couverture, le point de départ du roman, si belle et si tragique que l’on oublie qu’elle représente un cadavre … La jeune femme, les pieds croisés, la main sur son collier de perles, semble endormie et – enfin – apaisée.

Un très bon roman donc, qui n’est pas passé loin du coup de coeur pour moi, mais il m’a manqué un petit je-ne-sais-quoi …

“Je ne ferai une bonne épouse pour personne”, Non saro mai la brava moglie di nessuno, Nadia Busato, Editions de la Table Ronde (Quai Voltaire), 2019, 263 pages

Chnourka, Gaya Wisniewski

C’est la fin de l’hiver, et Tomek et ses amis rentrent de voyage. Ils arrivent chez Chnourka, la petite fille, qui les accueille et les réchauffe avec du thé et des biscuits. Installés au coin du feu, chacun conte le périple et les aventures … Le lendemain, il a neigé, et les amis sont les premiers à déposer leurs empreintes dans la poudreuse …

Maintenant, j’éteins la lanterne, la lune éclaire notre marche.

La neige est encore plus belle ainsi. Elle est tellement blanche qu’elle reflète nos rêves.

Quelle joie ! Le lac gelés, les jeux dans la forêt, le grand air, avant de revenir buller dans la petite maison au chaud … Mais bientôt, Mirko, en manque d’aventures, réclame de sortir. On est pas là pour hiberner ! Les autres ont la flemme, alors il part seul. Il rencontrera un oiseau qui n’ose pas sortir de sa cage ouverte, par crainte du dehors, à qui il fera découvrir la liberté, avant de tomber dans un trou … Comment ses amis pourront-ils venir le sauver, eux qui, blottis dans la chaleur de la petite maison, n’ont pas envie de sortir ?

Un album doux et absolument magnifique visuellement, dans lequel on se blottit, comme dans un cocon. Le texte est poétique, empreint de sensibilité, mais la grande force de l’album réside dans ses illustrations, qui ont un petit côté vintage, et une finesse incroyable. La petite maison dans les bois, la neige, les amis animaux , tout a ce côté réconfortant d’un joli conte d’hiver, à lire et à relire au coin du feu, avec son enfant.

Une très belle découverte !

Résultat de recherche d'images pour "gaya wisniewski chnourka"

Merci aux éditions Memo pour cette petite merveille …

Mudwoman, Joyce Carol Oates

Quel livre étrange et fascinant ! “Meilleur roman étranger 2013”, selon le magazine Lire, on m’a conseillé ce titre parmi l’énorme bibliographie de Oates, pour la découvrir. J’avais déjà lu et aimé “Blonde”, son roman sur la vie de Marilyn Monroe, ainsi que “Les chutes”, et j’ai à nouveau aimé celui-ci.

Abandonnée toute petite par sa mère à moitié folle dans les marais, Mudgirl est sauvée et adoptée par un couple de quakers. Devenue Meredith Neukirchen, M. R. , elle grandit en occultant son sombre passé et devient une femme brillante, première présidente d’université, à la carrière irréprochable. Mais, à l’occasion d’une conférence dans sa région natale, M.R. s’égare en voiture près des marais et est victime d’un mystérieux accident. A partir de là, elle n’est plus elle-même et sa vie se délite, jusqu’à en perdre presque la raison … son passé remonte à la surface et entraîne la chute de sa carrière.

Le Roi des corbeaux avait observé la conduite cruelle de la femme mi-portant mi-traînant une enfant en larmes à travers les marais pour la jeter dans une boue molle et mouvante comme des sables et l’abandonner à la mort dans ce terrible endroit.

Tout est dans l’écriture, chez Joyce Carol Oates. Au-delà du climat assez glauque de ses romans (et celui-ci ne fait pas exception, avec les marais, la mère foldingue, la petite fille effrayée, le tout enrobé des cris du roi des corbeaux qui tournoie autour des marais), au-delà de ça donc, il y a une vraie voix, dans son écriture. C’est confus, plein de phrases en italique, qui sont les pensées de son héroïne, ou d’un narrateur omniscient, on ne sait pas trop. C’est magistral, c’est prenant, c’est sombre et angoissant, et onirique aussi. Poétique, onirique, on ne sait pas trop si on est dans un rêve ou dans la réalité, ni ce qui est vrai ou fantasmé. Le lecteur pourrait être perdu, mais Oates le tient bien en haleine, et, si toutes les questions ne sont pas résolues, elle laisse planer un doute qui nous permet d’inventer notre propre explication. D’habitude, je déteste ça : je veux des réponses, de la rationalité, surtout pas qu’on me laisse dans le brouillard. A la fin de Mudwoman, je n’ai pas tout compris, mais ça m’est égal. J’ai été transportée dans cette atmosphère étouffante des marais, dans la vie de cette petite Mudgirl, une enfant qui n’existe pas, sans acte de naissance, sans prénom certain, abandonnée puis, devenue Mudwoman, qui se laisse gagner par la folie.

Il fallut qu’elle fut retrouvée pour qu’on se rende compte qu’elle avait disparu. 

Le récit est parsemé de références à la boue, dans laquelle M.R. s’enlise, que ce soit physiquement ou pas. Un récit féministe, qui décrit le parcours d’une combattante, une femme incroyablement résiliente, qui revient de loin : des marécages où l’a laissée pour morte, elle parviendra, à force de courage et d’obstination, à devenir la première femme présidente de l’université. C’est aussi un roman sur l’identité : la petite fille inconnue prend plusieurs noms (Jedina, Jewell, Meredith – Merry-, M.R.), et tente de se trouver elle-même.

En parallèle, Oates réussit un portrait de l’Amérique et de ses démons : la guerre en Irak, le terrorisme, le désenchantement politique.

Car ce garçon de vingt ans comprenait – ce que M.R. ne pouvait pas même se permettre d’envisager – qu’à l’ère de l’Internet, à une époque où l’emploi de la force brutale contre un quasi- « ennemi » était présenté à un public crédule comme un événement médiatique, baptisé Choc et Stupeur tel un blockbuster hollywoodien – l’important n’était pas ce qui s’était réellement passé, mais ce qu’on pouvait faire croire s’être passé à un nombre assez considérable de personnes. (…).
Dans les sondages, il semblait établi que les États-Unis combattaient les forces terroristes – les individus mêmes – impliqués dans la catastrophe du 11-Septembre.

Que ce fût ou non un fait historique importait peu, pourvu que la majorité des citoyens américains le croie.

Une dernière citation, qui m’a énormément plu :

Quand tu lis, tu es à l’intérieur du livre- et là, tu es en sécurité.

Un bon pavé américain, foisonnant, fascinant, pas facile à lire mais ô combien intéressant …

“Mudwoman”, Joyce Carol Oates, Points, 2014

La bulle des petits : Roland Léléfan bouquine

Oh la la, le coup de coeur, les amis ! Déjà, la couverture de ce petit album est mauve (ma couleur préférée). Hop, mon oeil est attiré. Je vois un petit éléphant tout choupi et le mot BOUQUINE. Comment passer à côté ?

Je l’ouvre, je fonds, je l’achète.

Pourtant il ne se passe pas grand-chose dans ce livre : c’est simplement Roland Léléfan (je vous ai dit combien il était choupi ?), qui bouquine. Tout le temps. Partout. Il a des livres jusqu’au plafond. Il se plonge dans son livre jusqu’à y disparaître. Il a beaucoup, beaucoup d’imagination, et se rêve capitaine de navire, ou chasseur de dragons.

C’est tout. Mais qu’est-ce que c’est chouette !

Déjà, Roland, je suis fan de sa bouille. On dirait un mini Pomelo (de Benjamin Chaud, un petit éléphant de jardin – quoi, j’ai un problème avec les éléphants ? pas du tout). Il se balade avec son livre (MAUVE), il apprend l’alphabet au petit lecteur, il donne envie de lire (et de l’avoir en peluche – tiens, c’est une idée, un appel à l’éditeur).

Ce petit album est entré par surprise dans mon coeur de maman bibliothécaire-amoureuse des livres-et du mauve-et des éléphants. Mini Louloute l’aime aussi beaucoup (surtout l’alphabet, elle va bientôt apprendre à lire, quel bonheur !).

Je vous laisse avec les images, vous serez conquis.

Oui, Lisette est amoureuse (gros crush commun)



J’aime bien écrire un petit mot dans les livres, petit souvenir …

Roland Léléfan bouquine, Louise Mézel, La Joie de Lire, 2019