Catégorie : Littérature américaine

Ginny Moon, tu n’étais pas pour moi

La quatrième : 

Pour la première fois de sa vie, Ginny Moon a trouvé sa Maison-pour-Toujours – un foyer avec une famille aimante qui saura la protéger et l’entourer. Le foyer dont n’importe quel enfant adopté pourrait rêver.
Alors pourquoi cette adolescente de 14 ans cherche-t-elle à tout prix à se faire kidnapper par sa mère biologique, incapable de s’occuper d’elle ? Pourquoi Ginny veut-elle absolument retourner dans cet appartement où elle a failli mourir ?
C’est une adolescente comme les autres – elle joue de la flûte, s’entraîne pour le tournoi de basket de l’école et étudie les poèmes de Robert Frost -, à un détail près : elle est autiste. Et certaines choses sont très importantes pour elle : commencer sa journée avec précisément neuf grains de raisin, chanter sur Michael Jackson (son idole), manger de la pizza au bacon et à l’ananas et, surtout, retrouver sa mère biologique pour pouvoir s’occuper de sa Poupée, qui court un grand danger.
Avec les moyens limités et pourtant redoutables d’une enfant enfermée dans son monde intérieur, Ginny va tout mettre en oeuvre pour la sauver.

J’ai ce livre reçu dans le cadre d’une Masse Critique de Babelio, avec des badges reprenant les phrases fétiches de Ginny, et je faisais des bonds dans ma cuisine. J’avais lu des critiques enthousiastes, j’étais émerveillée par les éloges dithyrambiques du livret qui accompagnait le livre, bref, j’étais conquise d’avance.

Mais ce fut une grosse déception …

Peut-être en attendais-je trop ? Je me suis souvenue que j’avais déjà eu ce coup-là avec “Nos années sauvages”, vendu partout sur la blogo comme le roman dont je ne me remettrais pas, et que je n’ai pas aimé du tout.

Pour “Ginny Moon”, je m’attendais à être bouleversée, rien de moins, mais je n’ai pas réussi à entrer dans le livre. Au lieu de m’attendrir, Ginny m’a horripilée. Sa quête m’a laissée de marbre, je plaignais ses pauvres parents au lieu d’être en empathie avec elle (suis-je un monstre ?), et le style d’écriture m’a rebutée.

Je suppose que cela arrive, d’en attendre trop d’un roman ou de ne pas être touchée par un personnage. Mais, bêtement, ça m’ennuie d’écrire une critique négative d’un roman qu’on a eu la gentillesse de m’offrir et de me proposer (oui, je me sens coupable !).

L’auteur explique qu’il est lui-même père adoptif d’un enfant autiste, et qu’il a beaucoup échangé avec d’autres parents. “Ginny Moon” plaira sans doute (plaît déjà) à beaucoup de lecteurs mais simplement, moi, il n’a absolument pas touchée. Un coup dans l’eau.

Je lis énormément, et j’apprends seulement maintenant à reconnaître mon style de romans, le type d’écriture qui me touche. Je lis par exemple de moins en moins de livres “légers”, car j’ai besoin de plus, au niveau de l’écriture. Il me faut une petite voix, quelque chose qui fait que ça coule tout seul, un auteur qui me prend par la main, me parle à l’oreille, et qui me donne la sensation que je suis chez moi dans cette histoire, que je vais regretter de terminer son livre.

Bref, l’histoire de Giny Moon est intéressante, mais sa “petite voix” ne m’a pas plu, je ne m’y suis pas retrouvée … Je m’attendais à autre chose …

Je remercie néanmoins Babelio et Harper Collins France pour l’envoi de ce roman, et je vais essayer de ne pas culpabiliser face à la note moyenne de 4.5/5 mise par les autres chroniqueurs sur Babelio …

“Ginny Moon”, Benjamin Ludwig, Harper Collins, 2017

Cet été-là, Lee Martin

Un soir d’été dans une petite ville sans histoire de l’Indiana, la petite Katie Mackey, 9 ans, enfourche son vélo pour aller rendre ses livres à la bibliothèque. Elle n’y arrivera jamais. On retrouvera le vélo abandonné sur la route, la petite fille a disparu sans laisser de traces.

Trente ans plus tard, les protagonistes de l’histoire, le frère de Katie, la femme du suspect, le professeur intriguant, nous racontent leurs souvenirs de “cet été-là”.

La famille de Katie est prospère, et fascine autant qu’elle attise les jalousies, dans ce petit village où tous se connaissent et se jugent : la veuve qui se remarie, le bon à rien, le prof vieux garçon un peu suspect …

“Peut-être croyez-vous connaître la fin. 
Peut-être même avez vous décidé qui est bon et qui est mauvais.”

Dès le départ, on sent que nous ne reverrons pas Katie, et le but de l’auteur n’est d’ailleurs pas de créer un suspense à propos du sort de la fillette. Il nous plonge plutôt dans l’âme humaine et ses tourments, à travers les voix des différents personnages qui ont vécu la disparition de Katie et qui y sont plus ou moins mêlés.

L’auteur parvient à créer une atmosphère moite et envoûtante, d’un été caniculaire et effroyable, et explore les sentiments de perte, de désir interdit, d’angoisse, tout en maintenant en haleine son lecteur. Qui croire ? Qui est responsable de la disparition de Katie ? Pourquoi ?

Autopsie d’une époque, d’un été, d’un lieu où personne ne ferme sa porte à clé, où les petites filles pouvaient encore sortir seules à vélo à la tombée de la nuit, le roman sonde merveilleusement l’âme humaine, et les minuscules rouages qui, mis bout à bout, peuvent conduire à la catastrophe, par lâcheté ou par erreur de jugement.

Un très bon thriller psychologique, véritablement impossible à lâcher et que j’ai dévoré en deux petits jours !
“Cet été-là”, Lee Martin, Sonatine, 2017

La Tristesse des Éléphants, Jodi Picoult


La quatrième :

 

Jenna avait trois ans quand a inexplicablement disparu sa mère Alice, scientifique et grande voyageuse, spécialiste des éléphants et de leurs rituels de deuil.

Dix années ont passé, la jeune fille refuse de croire qu’elle ait pu être tout simplement abandonnée. Alors elle rouvre le dossier, déchiffre le journal de bord que tenait sa mère, et recrute deux acolytes pour l’aider dans sa quête : Serenity, voyante extralucide qui se prétend en contact avec l’au-delà ; et Virgil, l’inspecteur passablement alcoolique qui avait suivi – et enterré – l’affaire à l’époque.

Premier roman de Jodi Picoult que je lis (je l’avais un peu cataloguée “auteur sentimental à la Danielle Steel”, ne me demandez pas pourquoi), ce roman est une excellente surprise !

Alternant les chapitres entre Jenna et son enquête, ses deux acolytes Virgil et Serenity, mais aussi les carnets de sa mère Alice qui font office de flash back, le roman est à la fois une enquête, une histoire familiale, un savoureux page turner, et un passionnant traité sur les éléphants. J’ai appris des tas de choses via les carnets d’Alice, scientifique qui travaille sur le deuil et la tristesse chez les éléphants, leurs comportements face à la perte d’un petit, à la mort d’un des leurs, etc.

Teinté de surnaturel, le roman se lit d’une traite et les personnages sont très attachants (mention spéciale à Serenity, un personnage haut en couleurs). La quatrième de couverture parle d’un final “aussi haletant qu’inattendu” et c’est tout à fait le cas : je me suis fait complètement balader par l’auteur, et l’histoire a pris une toute autre dimension, une fois certaines révélations faites.

Un roman extrêmement émouvant, qui aborde autant de sujets importants que le travail de deuil, la perte, l’amour maternel, les relations parents-enfants, mais aussi l’amitié, et, bien sûr, la tristesse des éléphants …

“La tristesse des éléphants”, Jodi Picoult, Actes Sud, 2017

“Fièvre”, Megan Abbott

De temps en temps je me laisse tenter par un polar, tant que celui-ci que traite pas de meurtres/disparitions/horreurs à propos d’enfant, et ne soit ni gore si sanglant (oui, ça restreint quelque peu, mais je me protège un minimum).

Je ne connaissais Megan Abbott que de nom, mais me voilà conquise ! Dévoré en quelques trajets en train, ce thriller est diablement prenant et efficace …

La quatrième :

Deenie et ses meilleures amies Lise, Gabby et Skye ne pensent qu’à une chose : qui l’a déjà fait ? est-ce que ça fait mal ? Elles passent leur temps à pianoter nerveusement sur leur téléphone et à échanger les derniers potins du lycée.

Un matin, en classe, Lise est prise d’une violente crise de convulsions et transportée aux Urgences. Deux jours plus tard, Gabby subit le même type de crise. Deenie s’inquiète. Est-ce un virus ? Serait-ce lié à leur folle baignade dans le lac interdit ?

Alors que les théories les plus fumeuses circulent et que les autorités médicales semblent dépassées, la panique submerge petit à petit la communauté entière. Qui sera la prochaine victime de cette mystérieuse fièvre ?

Megan Abbott installe très vite une certaine atmosphère, lourde de tensions et le lecteur ne peut plus s’arrêter de lire, effrayé par ce qui arrive aux jeunes héroïnes … qui se révèlent elles-mêmes passionnantes, dans leurs secrets, leurs tourments, leurs émois. L’auteur nous plonge dans l’adolescence américaine typique, et ce roman m’a tout de suite fait penser à Laura Kasischke et Joyce Carol Oates, pour l’ambiance glauque et malsaine, et surtout pour la façade toute proprette de “l’american way of life”, qui dissimule tant de noirceur sous les sourires des jeunes filles …

L’intrigue n’évolue pas très vite, mais le roman se dévore, et se révèle un excellent thriller, qui vaut surtout pour son ambiance, ses descriptions moites du mystérieux lac, de l’épidémie, de la panique des parents, et de l’adolescence américaine.

Une auteur que je relirai avec plaisir !


“Fièvre”, Megan Abbott, Le Livre de poche, 2016

 

“Un goût de cannelle et d’espoir”, Sarah McCoy

Ce livre-là, ça fait un bout de temps qu’il me tentait en librairie, ensuite, quand j’ai fini par l’acheter, il a passé plusieurs semaines dans ma PAL, à attendre sagement son tour.

La faute à la rentrée littéraire, aux nouveautés chipées au boulot et que je dois lire assez vite pour ne pas pénaliser les usagers de la bib’ (oui, je suis une bibliothécaire modèle), mais pas seulement.

Dans ce contexte post attentats, mon hypersensibilité est un peu mise à mal. Je ne regarde déjà plus beaucoup les infos, j’ai arrêté de lire des polars plein de sang et d’horreur, mais je ne suis pas à l’abri d’une sombre connasse (pardon) qui trouve utile de poster sur Facebook des horribles photos de faits divers, et d’ainsi me traumatiser pour plusieurs jours. J’essaie de me préserver un peu, je fais l’autruche de temps en temps, j’évite mon ennemi Google Actualités et certains sites qui, alors que je veux juste savoir les grandes lignes de ce qu’il se passe dans le monde ou le dernier potin façon Voici, me mettent sous le nez des faits divers dégueulasses. La magie d’Internet, où l’on est au courant de toutes les horreurs du monde, qu’on le veuille ou non.

BREF, me direz-vous, je blablate, revenons à ce roman. De par son sujet, je l’ai évité un temps, de peur de me retrouver à pleurer dessus. Mais de quoi ça parle ?

La quatrième :

Allemagne, 1944.  Malgré les restrictions, les pâtisseries fument à la boulangerie Schmidt. Entre ses parents patriotes, sa sœur volontaire au Lebensborn et son prétendant haut placé dans l’armée nazie, la jeune Elsie, 16 ans, vit de cannelle et d’insouciance. Jusqu’à cette nuit de Noël, où vient toquer à sa porte un petit garçon juif, échappé des camps…

Soixante ans plus tard, au Texas, la journaliste Reba Adams passe devant la vitrine d’une pâtisserie allemande, celle d’Elsie… Et le reportage qu’elle prépare n’est rien en comparaison de la leçon de vie qu’elle s’apprête à recevoir.

Divisé entre les deux époques, 1944 et 2007, entre l’Allemagne nazie et le Texas, ce roman fait bien sûr penser à celui de Tatiana de Rosnay, “Elle s’appelait Sarah”, qui lui, traitait de la rafle du Vél d’Hiv, et qui m’a laissé de grands souvenirs de lecture …

Je me suis laissé emporter par “Un goût de cannelle et d’espoir”, par Elsie et son courage, avec cet enfant juif qu’elle cache, et j’ai aimé lire une histoire qui, finalement, se passe du point de vue d’allemands contemporains du nazisme, qui ne se rendent pas compte de ce qu’il se passe dans les camps, et qui finissent par craindre davantage leurs compatriotes S.S. que ces Alliés dont ils sont censés être les ennemis. Les chapitres se déroulant en 1944 sont passionnants, mais, hélas, ceux qui se passent en 2007 paraissent bien fades à côté et le personnage de Reba ne m’a pas paru suffisamment attachante. Ses déboires sentimentaux ne m’ont guère passionnée, et j’étais pressée de changer d’époque et de chapitre. Malgré un parallèle intéressant entre les juifs de 1944 et les immigrés clandestins des USA, via le petit ami de Reba, les chapitres de 2007 ne m’ont pas paru aussi bons …

Reba rencontre Elsie au Texas, et elles deviennent amies, mais le résumé, qui laissait entendre que “le reportage qu’elle prépare n’est rien en comparaison de la leçon de vie qu’elle s’apprête à recevoir” m’a laissée sur ma faim, car Elsiene révèle rien de son histoire, ou à peine. Je pensais que Reba allait connaître les détails de la vie Elsie, mais non, elles papotent, elles mangent des pâtisseries, et c’est tout à la fin, en quelques lignes, que Reba apprend un peu de l’histoire tragique que le lecteur a passé 500 pages à découvrir. Du coup, où elle la “leçon de vie” ? Ou alors, j’ai loupé quelque chose ?

C’est donc, pour une fois, un avis en demi-teinte, sur ce blog …

Je ne chronique pas tous les livres que je lis, et je ne vois pas l’intérêt de vous parler de ceux que je n’ai pas aimés : mon but ici est de faire découvrir de bons romans, anciens ou récents, peu importe, tant que je les ai aimés.

“Un goût de cannelle et d’espoir” a été une bonne lecture, mais me laisse clairement sur ma faim, je m’attendais à beaucoup mieux en ce qui concerne les chapitres au présent, à plus de profondeur en fait …

L’avez-vous lu ? Je suis curieuse de connaître vos avis !

“Un goût de cannelle et d’espoir”, Sarah McCoy, Pocket, 2015 

“The girls”, Emma Cline

 

 

Acclamé de partout, ce premier roman d’une américaine de 27 ans me faisait de l’oeil en librairie, mais j’avais très peur d’être déçue (quand on lit trop de critiques positives, on attend beaucoup du livre). Je l’ai donc emprunté à la bibliothèque, frileusement …. pour en ressortir trois jours plus tard, en me traitant d’idiote (“voilà un roman que tu aurais dû acheter les yeux fermés, et le garder dans TA bibliothèque !”).

La quatrième :

Nord de la Californie, fin des années 1960. Evie Boyd, quatorze ans, vit seule avec sa mère. Fille unique et mal dans sa peau, elle n’a que Connie, son amie d’enfance. Lorsqu’une dispute les sépare au début de l’été, Evie se tourne vers un groupe de filles dont la liberté, les tenues débraillées et l’atmosphère d’abandon qui les entoure la fascinent. Elle tombe sous la coupe de Suzanne, l’aînée de cette bande, et se laisse entraîner dans le cercle d’une secte et de son leader charismatique, Russell.

Caché dans les collines, leur ranch est aussi étrange que délabré, mais, aux yeux de l’adolescente, il est exotique, électrique, et elle veut à tout prix s’y faire accepter. Tandis qu’elle passe de moins en moins de temps chez sa mère et que son obsession pour Suzanne va grandissant, Evie ne s’aperçoit pas qu’elle s’approche inéluctablement d’une violence impensable.

Sans que cela ne soit nommé, il est évident que la secte en question ici est celle de Charles Manson, et les événements sont ceux des célèbres meurtres perpétrés en août 1969. L’histoire est romancée, et intègre le personnage d’Evie, comme témoin.

Le but d’Emma Cline n’est pas, au contraire de Simon Liberati dans “California girls” (paru simultanément) de raconter les meurtres en détail, mais bien de se concentrer sur Evie, et sur cette grande question : c’est quoi, finalement, être une ado de 14 ans ?

Mal dans sa peau, effacée, Evie a désespérément besoin d’attention, besoin qu’on la touche, et ce désir transpire à chaque page du roman. Evie est paumée, perdue entre un père absent et une mère qui ne lui prête aucune attention. Elle ne pense qu’aux garçons, au désir, à nouveau, d’être reconnue, aimée, intégrée, vivante. En cela, elle est une cible parfaite pour la secte qui, en lui donnant l’illusion d’être intégrée au groupe, la sort de cette brume où elle se débattait pour cesser d’être invisible. Peu à peu, Evie tombe sous la coupe de Suzanne, la meneuse charismatique, jusqu’à se retrouver avec elle dans des situations sordides, de vol, de sexe forcé, droguée et complètement dépendante de l’attention qu’on lui porte.

Russel, le gourou (figure de Manson) est ici presque un personnage secondaire. Ce sont les filles, les girls du groupe qui mènent la danse. Ce sont elles qui fascinent Evie et le lecteur, auréolées d’une aura de liberté et érotisée par Evie, qui tombe véritablement amoureuse de Suzanne, peu à peu.

Des filles “aussi racées et inconscientes que des requins qui fendent l’eau”, dangereuses et cruelles.

Le roman mêle les époques, 1969 et aujourd’hui, où une Evie défraîchie nous raconte les événements, et l’on sent que cette histoire l’a détruite et que, même si elle n’a pas pris part aux meurtres sauvages qui marqueront la fin de la secte, elle en est restée prisonnière malgré tout.

Emma Cline parvient à nous fasciner, de par son histoire, mais aussi via son écriture, magnifique, qui nous fait tout ressentir : les émois et le mal-être d’Evie, son besoin désespéré d’exister et son désir qui transpire à chaque page, la moiteur californienne, la saleté grouillante du ranch, la tension qui monte dans le groupe, l’odeur du sang.

Elle décrit magistralement l’adolescence et ses tourments, et cette fragilité d’Evie qui la fait encore se demander aujourd’hui jusqu’où elle aurait pu aller, si elle avait été présente lors des meurtres : de quoi aurait-elle été capable ? Poussée par les filles, par son désir d’être aimée et reconnue, aurait-elle pu, elle aussi, tuer ? C’est ce qui la ronge et ce qui fascine le lecteur : entraîné dans un groupe qui fascine, jusqu’où irions-nous ?

Un roman magnifiquement écrit et fascinant, un très grand roman, qui mérite les éloges qu’on lit partout. Emma Cline est bien rentrée par la grande porte dans la cour des lettres américaines, et son livre est à placer aux côtés des oeuvres de Laura Kasische ou Joyce Carol Oates.




“The girls”, Emma Cline, La Table ronde/Quai Voltaire, 2016

“Tout n’est pas perdu”, Wendy Walker

Encore un très bon thriller psychologique publié chez Sonatine !

Alan Forrester, psychiatre, nous parle du cas de la jeune Jenny, sauvagement violée dans les bois par un inconnu lors d’une fête étudiante, et à qui on a administré un traitement afin qu’elle oublie tout de ce viol …

Jenny reprend alors sa vie d’avant, sans avoir aucun souvenir de son agression. Mais est-ce finalement une bonne chose ? Le jour où l’adolescente tente de mettre fin à ses jours, on s’aperçoit que ce traitement pose question.  Défilent alors dans le cabinet d’Alan la jeune victime, mais aussi ses parents et leurs secrets et problèmes de couple, le petit frère, les amis, … Le psychiatre entend toutes les confessions et veut rendre à Jenny sa mémoire, pour qu’elle affronte son traumatisme.

Au fur et à mesure de l’intrigue, le narrateur s’implique un peu trop dans les histoires de ses patients, au point de les manipuler pour faire avancer l’enquête dans la direction qu’il choisit … selon ses intérêts.

Au début, j’ai trouvé l’écriture assez froide, pleine d’explications scientifiques sur le fameux traitement (inventé) d’altération de la mémoire, et j’ai eu un peu de mal à être en empathie avec les personnages.

Mais, au fur et à mesure, l’intrigue se complexifie, les personnages laissent apparaître leurs failles, et le roman devient réellement palpitant. Je l’ai lu en quelques jours, et j’ai beaucoup aimé, au final, sans que ce soit un coup de coeur, contrairement à “Tout ce qu’on ne s’est jamais dit” , de Celeste Ng, beaucoup plus émouvant selon moi.

Car, malgré le côté addictif de l’intrigue (ce qu’on recherche principalement dans tous ces thrillers psychologiques, depuis “La fille du train”, aux “Apparences” etc), c’est ce qui m’a manqué dans ce livre, un peu plus d’émotion. L’écriture est assez distante, et le narrateur pas toujours franchement sympathique. Les intrigues plus secondaires qu’apportent les parents de Jenny et leurs secrets scotchent le lecteur et donne du corps à l’intrigue principale.

Le thème est intéressant : vaut-il mieux vivre avec un événement traumatisant et l’affronter ? Ou l’oublier, faire mine de reprendre sa vie comme si de rien n’était ?(et ne pas pouvoir chercher le coupable, dans ce cas-ci, courir le risque de le laisser recommencer, laisser le crime impuni).

Extrêmement bien ficelé, ce roman offre de nombreux rebondissements dans son intrigue, et excelle dans sa catégorie avouée de page turner , promesse d’ un bon moment de lecture, mais au final sans être un réel coup de coeur, par manque d’émotion, pour ma part 😉

Extrait :

Il l’a suivie à travers les bois derrière la maison. Le sol était jonché des débris de l’hiver, des feuilles mortes et des brindilles qui étaient tombées au cours des six derniers mois et s’étaient décomposées sous une couverture de neige. Elle l’a peut-être entendu approcher. Elle s’est peut-être retournée et l’a peut-être vu portant la cagoule en laine noire dont les fibres ont été retrouvées sous ses ongles. 

Lorsqu’elle est tombée à genoux, ce qui restait des fragiles brindilles s’est brisé comme des vieux os et a écorché sa peau nue. Son visage et sa poitrine étaient plaquées contre le sol, probablement par l’avant-bras de l’agresseur, et elle a dû sentir la brume des arroseurs automatiques qui aspergeaient la pelouse à peine six mètres plus loin, car ses cheveux étaient mouillés lorsqu’on l’a retrouvée.

“Tout n’est pas perdu”, Wendy Walker, Sonatine, 2016

“Long week-end”, Joyce Maynard

Après avoir dévoré son autobio “Et devant moi, le monde” , j’avais envie d’enfin découvrir ce “Long week-end”, de Joyce Maynard, encensé ici ou là (coucou Céline !).
J’avais déjà bien aimé, mais sans plus, “Les filles de l’ouragan”, et “L’homme de la montagne”, mais ce roman-ci était connu comme son meilleur, je l’ai donc dévoré en un (long) week-end (ha ha).
Été 1987, pendant le Labor day, Henry, 13 ans, se retrouve bloqué chez lui avec sa mère, Adèle, sous une chaleur caniculaire. Adèle vit retirée du monde depuis sa séparation d’avec le père d’Henry. L’ado pense aux filles, au base-ball, et prend soin de sa mère. Pendant une course au centre commercial, ils se retrouvent nez à nez avec Frank, condamné pour meurtre et fraîchement évadé, recherché par la police, et qui s’invite chez eux pendant les 4 jours de ce long week-end.
Le roman, se plaçant du côté d’Henry, nous fait vivre ce huis-clos entre un ado un peu paumé, une mère à la dérive mais encore belle et un taulard qui n’est pas si dangereux qu’on le croit.
Au fil des heures, Frank et Adèle se dévoilent peu à peu, se plaisent, et se trouvent comme deux naufragés de la vie, sous les yeux d’Henry, qui voit sa mère s’épanouir et prend peur d’être abandonné.
Réfugiés dans la maison, à l’affût des sirènes de polices qui recherchent Frank, quel avenir se dessine à la fin de ces quatre jours ?
Captivant, le roman m’a tenue en haleine par son histoire et la beauté de ses personnages (Adèle et Frank, surtout). Henry va apprendre de Frank des petites choses qui auront un impact sur son destin, et surtout à ne pas juger une histoire d’un seul point de vue …
J’ai apprécié ce roman, sans que ce soit un réel coup de coeur, et du coup je peine à en parler, à trouver les mots. Comme ces histoires qui nous plaisent, qui passent le temps, mais qui ne nous marque pas, et dont on ne sait pas trop quoi en dire. Ma chronique a pas mal traîné et, même si elle est positive, je n’ai pas grand-chose à dire sur ce roman,  part qu’il m’a fait passer un agréable moment de lecture.
L’écriture de Joyce Maynard est plaisante, sans plus, excepté pour un passage, qui m’a vraiment marquée :

J’ai hâte de voir le film tiré du roman, avec Kate Winslet, que j’aime beaucoup …

Pour un autre avis, lisez celui de Julia !

“Amelia”, Kimberly McCreight

 

 

Je le dis et le redis, un des (énormes) avantages d’être bibliothécaire, c’est le bonheur de pouvoir commander des livres, recevoir les livres, lire les livres, surtout ceux qu’on a envie de découvrir mais pas tellement d’acheter.

“Amelia” est clairement un de ces romans repérés sur les blogs, humé en librairie, mais que je savais ne pas être le genre de bouquins que je voudrais relire et garder précieusement.  Donc, je l’ai emprunté au boulot et je l’ai dévoré en deux petits jours (oui, le temps pourri et les siestes de mes minis lecteurs ont aidé).

Voici le pitch :

 

Une fois entamé, le roman se révèle extrêmement addictif, n’espérez pas le lâcher avant de connaître la fin, même à 1H du mat’, n’est-ce pas Céline ? 😉

Pour ma part, comme d’habitude, je n’ai rien deviné, rien vu venir, j’ai attendu les dernières pages pour découvrir le fin mot de l’histoire d’Amelia, et surtout de sa mort. Au-delà du page turner diablement efficace, “Amelia” est une bonne représentation des dangers qui guettent les ados d’aujourd’hui. L’auteur divise les chapitres entre les voix de la mère d’Amelia, au présent, cherchant à comprendre la mort de sa fille, et celle d’Amelia, les deux mois précédant sa fin tragique, et cela en alternant textos, statuts Facebook et mails, qui viennent compléter le texte du roman.

A nouveau, comme dans pas mal de romans actuels, les réseaux sociaux et les nouvelles technologies jouent un grand rôle dans l’enfer que vit Amelia. Il n’y a qu’à lire la suite de textos reçus en pleine nuit, très violents, l’impact d’un blog ou le rôle d’un mail envoyé à toute l’école, pour se rendre compte à quel point  Internet peut pourrir la vie d’un ado. Pour peu qu’il soit fragile, on court au drame…. Cruauté, harcèlement, moqueries, les relations entre ados sont loin d’être Bisounours, et le roman nous montre bien jusqu’où cela peut aller. Le thème des clubs secrets, des gangs de filles, est aussi un des sujets abordés, de même que l’homosexualité, la recherche d’identité, et les relations familiales.

Une scène m’a marquée car elle est décrite, à deux endroits différents du livre, de chaque côté de la barrière  : vécue par Kate, le comportement d’Amelia paraît incompréhensible, et ensuite, la vision de la jeune fille nous glace d’horreur. Amelia réclame d’aller à Paris pour le semestre, et ce qui est perçu comme un caprice par Kate est en fait un appel à l’aide désespéré d’Amelia, harcelée, qui cherche à échapper à sa situation et qui crie à sa mère “demande-moi ce qui ne va pas ! “. Hélas, Kate passe à côté du moment où sa fille pourrait se confier, lui dévoiler toute l’horreur, et cela aurait pu la sauver.

Les non-dits entre mère et fille, les incompréhensions, tout cela nous mène droit au drame, et c’est ce qui glace le sang, ce qui nous fait songer à l’importance du dialogue et d’être présent pour son enfant. Moi qui ai des petits de maternelle, ce monde de l’adolescence “2.0” m’a horrifiée, car il est cruel et plein de dangers.

Un reproche au livre ? L’écriture, vraiment pas terrible, ainsi que le langage : pas tellement la vulgarité, finalement, que les expressions et leur traduction, même si, avec le recul en écrivant cette chronique, cela m’apparaît comme du pur langage ado, et donc cela se justifie, mais que c’est moche à lire, ce genre de phrase : “ouais, moi non plus, grave pas” ou une conversation en langage SMS …

Au final, un thriller sur l’adolescence, qu’on ferait bien lire aux grands ados aussi (16 ans et +, tout de même), addictif et bien ficelé, avec une bonne intrigue, parfait pour un week-end pluvieux.

Les droits du livre ont été achetés (par Nicole Kidman), et j’imagine bien le film terrible à venir …


“Amelia”, Kimberly McCreight, Le Cherche-midi, 2015

“Tout ce qu’on ne s’est jamais dit” de Celeste Ng : le poids des non-dits

Attention, giga coup de coeur, attention lecture addictive, si vous voulez le lire, préparez-vous à nier votre entourage, et à rester deux jours scotché dans votre fauteuil 😉
Dévoré en 24H chrono, ce roman publié chez l’excellent Sonatine est moins un thriller qu’un très très bon suspense psychologique. Lydia, 16 ans, est retrouvée morte au fond du lac derrière chez elle. Ado sans histoire (apparente), sa famille n’envisage pas une seconde le suicide, et une enquête est ouverte.
Mais que connaissaient-ils réellement de Lydia ? Jeune fille pendue au téléphone avec ses amies, ou solitaire et rejetée de tous ? Promise à une future carrière de médecin ou en décrochage scolaire ?
Le roman nous plonge dans l’histoire familiale, qui débute avec la rencontre des parents, James et Marylin. L’un est d’origine chinoise, l’autre américaine. L’un prof d’unif, l’autre étudiante en médecine, et prête à tout pour ne pas finir femme au foyer, comme sa mère. Mais le mariage et les enfants ont vite raison des espoirs scientifiques de Marylin, espoirs qu’elle fera reposer entièrement sur les épaules de Lydia, sans se rendre compte du poids qu’elle inflige à sa fille.
Il y a aussi Nath, le grand frère, jaloux de l’attention très accaparante que Lydia inspire à ses parents, et la benjamine Hannah, pas vraiment désirée, souvent oubliée, invisible. C’est pourtant la seule à voir ce qu’il se passe réellement, ce que cache les sourires forcés, à ressentir que quelque chose ne tourne pas rond, et à pressentir le drame.
Le roman est diaboliquement addictif, et, pendant toute la première moitié du livre, la question de l’enquête est totalement mise de côté pour se concentrer sur l’histoire de la famille, et c’est passionnant ! La seule frustration que j’ai eue à ce moment de ma lecture, c’est la sensation de ne pas connaître du tout Lydia, et du coup de ne pas être vraiment touchée par sa disparition.
La deuxième moitié du livre nous fait enfin entendre sa voix, et elle est bouleversante. Mal dans sa peau, solitaire à l’extrême, noyée sous le poids des espoirs de réussite de sa mère qui projette sur elle ses rêves de médecine, accablée sous les devoirs en plus, et à la fois jalousée par les autres enfants de la famille car c’est indubitablement la préférée, la place de Lydia était-elle enviable ?
La plus libre n’est-elle pas finalement celle qu’on délaisse, la petite Hannah invisible ?
Alors, meurtre, suicide ou accident, comment Lydia, qui ne savait pas nager, s’est-elle retrouvée sur une barque a milieu de la nuit, puis au fond du lac ?
Le dénouement arrivera trop vite, j’aurais voulu encore et encore rester auprès de ces personnages dévastés, le père qui ne se remet pas du racisme qu’il a subit, la mère éteinte et frustrée, le frère jaloux, la petite soeur négligée.
Et Lydia, peut-être la plus malheureuse encore, qui finira au fond de l’eau, noyée par tout ce qu’on ne s’est jamais dit dans la famille.

 

“Tout ce qu’on ne s’est jamais dit”, Celeste Ng, Sonatine, 2016