Un avantage de ce confinement (il faut bien en trouver l’un ou l’autre pour tenir le coup), c’est l’occasion de se pencher sur ces livres qui dorment dans nos bibliothèques, attendant sagement leur tour. Pressée par toutes les nouveautés et les innombrables tentations en librairie, j’accumule sans fin (il paraît que c’est une vraie maladie – me voilà rassurée), et cette étrange période est l’occasion de me plonger dans ces piles qui vacillent …

“Lambeaux”, donc. pas le plus joyeux des livres, c’est certain, mais une lecture très émouvante et, surtout, une écriture splendide … Charles Juliet y fait le récit de son enfance et des deux femmes de sa vie :

Un jour, il te vient le désir d’entreprendre un récit où tu parlerais de tes deux mères
l’esseulée et la vaillante
l’étouffée et la valeureuse
la jetée-dans-la-fosse et la toute-donnée.
Leurs destins ne se sont jamais croisés, mais l’une par le vide créé, l’autre par son inlassable présence, elles n’ont cessé de t’entourer, te protéger, te tenir dans l’orbe de leur douce lumière.

La première partie du récit, la plus bouleversante, est consacrée à la vraie mère, la paysanne, qui dévore la Bible en cachette, ne s’épanouit qu’à l’école et pleure de rage le jour où elle doit renoncer à la fréquenter. Sa famille silencieuse qui ne la comprend pas, sa solitude, son mal-être, son envie d’ailleurs. La fuite dans le mariage avec le premier rustre venu, les naissances, et la fatigue, la fatigue, la fatigue. Elle finira internée dans un asile, abandonnée de tous, peu après la naissance de Charles. Dépressive, elle aura passée sa vie entière à crier à l’aide en silence, en vain.

Son dernier-né, Charles, sera confié à une famille de la campagne. Il raconte alors son amour pour cette mère adoptive qui l’a élevé, et cette angoisse sourde de la perdre, à tout moment. Puis vient l’école, rude, militaire, qui forme ses jeunes années, et enfin la vocation d’écrire, à tout prix, et les difficultés qu’il rencontre. Comment s’autoriser à être écrivain, lui, le gamin de la campagne ?

“Lambeaux” est un récit autobiographique dont on ne ressort pas indemne. L’écriture, sublime, en phrases courtes, en “tu”, nous cueille au coeur. L’auteur s’adresse à ses deux mères directement, puis à lui-même. Ce n’est qu’à 11 ans qu’il connaîtra le destin tragique de sa mère biologique, internée, enfermée avec les fous pour une simple dépression, incomprise toute sa vie, aux possibilités gâchées. Avec quelle tendresse il parvient à se mettre dans sa peau, pour relater sa misérable existence …

A l’âge adulte, Charles ne trouvera un peu de paix à son mal-être que le jour où il comprend le traumatisme qu’il a subit à l’âge d’un mois, en étant arrachée à sa mère.

Une lecture t’a appris qu’un bébé retiré à sa mère au cours de ses premières semaines subit un choc effroyable. Il vivait en un état de totale fusion avec elle, et coupé de celle-ci, tout se passe pour lui comme s’il avait été littéralement fendu en deux. Il n’a bien sûr aucune défense pour se protéger, et la souffrance qu’il éprouve, absolument terrible, va avoir de profondes et durables conséquences. À tel point qu’une fois devenus adultes, les êtres qui portent en eux cette déchirure évoluent le plus souvent vers la délinquance grave, la folie ou le suicide.

“Lambeaux” est une lecture magnifique, qui m’a bouleversée. Un livre fort et dur, que je relirai certainement.

“Lambeaux”, Charles Juliet, Folio, 160 p. , 1997

4 thoughts on “Lambeaux, Charles Juliet

  1. Je pourrais écrire tes premières lignes, car je ressors de livres qui traînent sur mes étagères, des bons, bien sûr!
    Charels Juliet, oui… Bonnes lectures!

  2. J’ai reçu ce livre en cadeau et je l’ai immédiatement rangé dans mes livres préférés. C’est une écriture à part qui est très belle. Je me suis d’ailleurs procuré un de ses recueils de poésie.

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