Comment passer à côté du “Consentement” ?

J’en ai d’abord entendu parler via une vidéo de Gabriel Matzneff sur le plateau de “Apostrophes”, qui a beaucoup tourné sur le net … Une vidéo hallucinante en 2020, impensable de complaisance et de légèreté sur les agissements de cet écrivain qui apparaît comme un sale type … Il n’y avait que Denise Bombardier pour s’offusquer de ses goûts plus que douteux, et elle s’en est pris plein la gueule par la suite (“une mégère”, pensez-vous).

Ensuite, “Le consentement” est sorti : ma curiosité était piquée et j’ai eu la chance de le recevoir dans le cadre du prix Elle, sélectionné dans la catégorie “Document” par mes consœurs les jurées.

Dans ce livre donc, Vanessa Springora fait le récit de sa relation avec Matzneff, à l’âge de 14 ans. Une relation faite d’emprise et de pouvoir, toxique et malsaine, mais dans laquelle la jeune fille ne voyait aucun mal à l’époque, persuadée d’être amoureuse. Séduite par cet écrivain de 50 ans, Vanessa mettra des années (de thérapie) à reconnaître qu’elle était sous l’emprise d’un prédateur. Car “Comment admettre qu’on a été abusé, quand on ne peut nier avoir été consentant ? “.

Vanessa Springora prend le temps de nous conter son enfance, ce père invisible, cette mère qui lui laisse trop de libertés, ce contexte qui a permis à G. de tisser sa toile autour d’elle. Éprise de littérature, fascinée par la figure de l’Écrivain, la jeune fille tombe amoureuse. Et on ne peut l’en blâmer. Celui qui est en tort c’est, évidement, l’adulte. Mais, étonnement, presque personne ne s’offusque de cette relation. Tout le monde connaît les “penchants” de G. (il ne se gêne d’ailleurs pas pour en faire l’apologie dans ses livres ou sur les plateaux télé), mais personne n’appelle la police. La mère de Vanessa le reçoit même à dîner (hallucinant).

Un père aux abonnés absents qui a laissé dans mon existence un vide insondable. Un goût prononcé pour la lecture. Une certaine précocité sexuelle. Et, surtout, un immense besoin d’être regardée. Toutes les conditions sont maintenant réunies.

Tout le livre de Vanessa Springora est un cri de douleur, mais elle nous livre son histoire sans pathos ni voyeurisme, exposant les faits, presque froidement. Elle décrit la façon dont G. la couvre de lettres enflammées, de compliments, assurant son emprise sur cette jeune fille peu sûre d’elle. Ce n’est qu’à la fin de leur relation que Vanessa découvrira qu’elle est loin d’être la seule dans la vie de l’écrivain, sans compter le récit dégueulasse (je ne vois pas d’autre mot) qu’elle découvre dans ses livres, de ses excursions à Manille, pour se taper en toute impunité de “magnifiques” petits garçons.

Tout autre individu, qui publierait par exemple sur les réseaux sociaux la description de ses ébats avec un adolescent philippin ou se vanterait de sa collection de maîtresses de quatorze ans, aurait affaire à la justice et serait immédiatement considéré comme un criminel.

En dehors des artistes, il n’y a guère que chez les prêtres qu’on ait assisté à une telle impunité.

La littérature excuse-t-elle tout ?

Ce ne pourrait être “que” le récit, un de plus, d’une adolescence abusée comme on en a déjà lu. Je repense notamment au magnifique livre d’Adélaïde Bon, “La petite fille sur la banquise”. Mais ce qui pose une autre question avec ce livre-ci, c’est l’incroyable impunité de G. La complaisance dont il a fait preuve dans le milieu littéraire, dans l’entourage de Vanessa, jusqu’aux plateaux télévision de l’époque. Parce qu’il était un écrivain reconnu, ses agissements n’étaient pas criminels ?

Comment ? Comment peut-on inviter à la télévision (et couvrir de louanges) un homme, fût-il le meilleur auteur du monde, et passer sous silence ce que l’on sait de lui : la pédophilie ? Car il n’y a pas d’autre mot : quand on abandonne tout intérêt pour une relation avec un “plus de 16 ans”, et qu’on viole des petits garçons, on est un pédophile. Et l’on doit être jeté en prison. C’est ce qui arriverait au voisin, au plombier, à l’oncle. Mais, parce que G. était un écrivain en vogue, personne n’a rien dit, ou pire, trouvé à redire.

C’est en cela que le livre de Vanessa Springora est important, je pense. Et qu’il fera date. Il secoue, à juste titre, le milieu littéraire, car il oblige les gens de ce milieu à ouvrir les yeux, et à se retourner sur leurs lâchetés, leur complaisance. La vie, l’équilibre d’une jeune fille (parmi d’autres) était en jeu. Et personne n’a dit stop.

Impossible pour moi de “critiquer” ce document d’un point de vue littéraire : le but n’est pas là. Ce livre est très important, et doit être lu le plus possible. J’espère bien que Gabriel Matzneff ne va pas s’en sortir comme ça, et j’admire le courage de Vanessa Springora. Le succès de ce livre est une belle victoire.

3 thoughts on “Le consentement, Vanessa Springora

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