Juin 112019
Mudwoman, Joyce Carol Oates

Quel livre étrange et fascinant ! “Meilleur roman étranger 2013”, selon le magazine Lire, on m’a conseillé ce titre parmi l’énorme bibliographie de Oates, pour la découvrir. J’avais déjà lu et aimé “Blonde”, son roman sur la vie de Marilyn Monroe, ainsi que “Les chutes”, et j’ai à nouveau aimé celui-ci.

Abandonnée toute petite par sa mère à moitié folle dans les marais, Mudgirl est sauvée et adoptée par un couple de quakers. Devenue Meredith Neukirchen, M. R. , elle grandit en occultant son sombre passé et devient une femme brillante, première présidente d’université, à la carrière irréprochable. Mais, à l’occasion d’une conférence dans sa région natale, M.R. s’égare en voiture près des marais et est victime d’un mystérieux accident. A partir de là, elle n’est plus elle-même et sa vie se délite, jusqu’à en perdre presque la raison … son passé remonte à la surface et entraîne la chute de sa carrière.

Le Roi des corbeaux avait observé la conduite cruelle de la femme mi-portant mi-traînant une enfant en larmes à travers les marais pour la jeter dans une boue molle et mouvante comme des sables et l’abandonner à la mort dans ce terrible endroit.

Tout est dans l’écriture, chez Joyce Carol Oates. Au-delà du climat assez glauque de ses romans (et celui-ci ne fait pas exception, avec les marais, la mère foldingue, la petite fille effrayée, le tout enrobé des cris du roi des corbeaux qui tournoie autour des marais), au-delà de ça donc, il y a une vraie voix, dans son écriture. C’est confus, plein de phrases en italique, qui sont les pensées de son héroïne, ou d’un narrateur omniscient, on ne sait pas trop. C’est magistral, c’est prenant, c’est sombre et angoissant, et onirique aussi. Poétique, onirique, on ne sait pas trop si on est dans un rêve ou dans la réalité, ni ce qui est vrai ou fantasmé. Le lecteur pourrait être perdu, mais Oates le tient bien en haleine, et, si toutes les questions ne sont pas résolues, elle laisse planer un doute qui nous permet d’inventer notre propre explication. D’habitude, je déteste ça : je veux des réponses, de la rationalité, surtout pas qu’on me laisse dans le brouillard. A la fin de Mudwoman, je n’ai pas tout compris, mais ça m’est égal. J’ai été transportée dans cette atmosphère étouffante des marais, dans la vie de cette petite Mudgirl, une enfant qui n’existe pas, sans acte de naissance, sans prénom certain, abandonnée puis, devenue Mudwoman, qui se laisse gagner par la folie.

Il fallut qu’elle fut retrouvée pour qu’on se rende compte qu’elle avait disparu. 

Le récit est parsemé de références à la boue, dans laquelle M.R. s’enlise, que ce soit physiquement ou pas. Un récit féministe, qui décrit le parcours d’une combattante, une femme incroyablement résiliente, qui revient de loin : des marécages où l’a laissée pour morte, elle parviendra, à force de courage et d’obstination, à devenir la première femme présidente de l’université. C’est aussi un roman sur l’identité : la petite fille inconnue prend plusieurs noms (Jedina, Jewell, Meredith – Merry-, M.R.), et tente de se trouver elle-même.

En parallèle, Oates réussit un portrait de l’Amérique et de ses démons : la guerre en Irak, le terrorisme, le désenchantement politique.

Car ce garçon de vingt ans comprenait – ce que M.R. ne pouvait pas même se permettre d’envisager – qu’à l’ère de l’Internet, à une époque où l’emploi de la force brutale contre un quasi- « ennemi » était présenté à un public crédule comme un événement médiatique, baptisé Choc et Stupeur tel un blockbuster hollywoodien – l’important n’était pas ce qui s’était réellement passé, mais ce qu’on pouvait faire croire s’être passé à un nombre assez considérable de personnes. (…).
Dans les sondages, il semblait établi que les États-Unis combattaient les forces terroristes – les individus mêmes – impliqués dans la catastrophe du 11-Septembre.

Que ce fût ou non un fait historique importait peu, pourvu que la majorité des citoyens américains le croie.

Une dernière citation, qui m’a énormément plu :

Quand tu lis, tu es à l’intérieur du livre- et là, tu es en sécurité.

Un bon pavé américain, foisonnant, fascinant, pas facile à lire mais ô combien intéressant …

“Mudwoman”, Joyce Carol Oates, Points, 2014


Reader Comments

  1. Très tentant ce Oates! je n’en suis qu’au début de ma découverte de cette auteure, je compte poursuivre avec Les Chutes qui m’attend

    1. “Les chutes” était très bien aussi, mais j’en garde un souvenir plus flou que pour “Blonde”. J’ai encore “Maudits”, “La fille du fossoyeur” et “Paysage perdu”, son autobio, dans ma pal.

Write a Comment

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *