A nous regarder, ils s’habitueront, Elsa Flageul

Vincent et Alice, un jeune couple heureux, attendent un enfant. La grossesse se passe bien, jusqu’au jour où Alice perd les eaux, beaucoup trop tôt. Le bébé naît prématuré, à seulement 7 mois. En un clin d’oeil, Alice et Vincent passent de l’autre côté, celui du malheur, du danger, de l’inquiétude, de la mort peut-être.

Alternant le récit entre le journal d’Alice et un point de vue extérieur, Elsa Flageul nous plonge en apnée dans cette histoire oppressante. En tant que maman, ce livre se lira avec un pincement au coeur particulier, celui du “et si ça avait été nous ?”.

C’est imperceptible la peur, un bruissement, un silence. (…). C’est encore plus imperceptible le soulagement de tous ces gentils couples que nous étions encore il y a quelques jours, nous étions si mignons n’est-ce pas, qui se rassurent et se consolent, à eux ça n’arrivera pas, ils ont vu une sage-femme, un médecin, il sont fait des examens et tout ira bien.

Nous quittons la maternité par la petite porte, celle des urgences, comme des voleurs, la tête basse, pour ne pas sentir, pour ne pas voir ces regards qui semblent vouloir dire : surtout ne jamais être à votre place.

Elsa Flageul nous raconte la couveuse, le qui-vive, l’attention extrême portée sur cette minuscule poitrine qui se gonflent d’air, et la sensation d’être une mère qui n’est pas arrivée à mettre correctement au monde son enfant, elle nous plonge dans cette naissance catastrophique, où l’enfant est sur le fil de la vie, où le couple de parents est déboussolé, isolé des autres et de leur compassion. Alice n’en peut plus, des anecdotes sur “Untel qui est né prématuré mais maintenant tout va bien”, pour elle rien d’autre n’existe que César, son bébé, son unique, son cas particulier. Les autres, elle s’en fout, elle ne veut pas en entendre parler. Doucement, Alice sombre. Cette maternité n’est pas celle dont elle avait rêvé, tout est si difficile, inquiétant, ça la ronge, ça ronge leur couple.

Un roman prenant, que j’ai dévoré en quelques jours, mon coeur de mère serré. Impossible de ne pas être touchée par cette histoire, sublimée par l’écriture d’Elsa Flageul, qui nous plonge dans une sorte de huis-clos : l’hôpital, les pédiatres touts-puissants (si Dieu existe, c’est un pédiatre, pense Alice), le monde étouffant de la néonat’, puis le silence d’Alice, qui passe ses journées seule face à César, et qui coule petit à petit au fond de sa mélancolie …

Une réussite littéraire et un roman important, sur ce thème difficile de la prématurité …

“A nous regarder, ils s’habitueront, Elsa Flageul, Julliard, 2019, 183 pages

Craquage en librairie !

Hier, dimanche, j’étais au Paradis. Un endroit immense, un labyrinthe de livres … je m’y suis perdue, engloutie par les rayons kilométriques de bouquins, à ne pas savoir où donner de la tête.

“Oh, ce livre ! Non, celui-là ! Oh, un marque-page ! Un carnet ! ah non, je suis interdite de carnet, j’en ai trop. Oh, le rayon jeunesse !”.

Bref, j’aurais pu y planter ma tente et n’en sortir qu’au bout de trois jours entiers. Au détour d’un rayon, voilà une autre pièce cachée, toute autant remplie de merveilles, et encore une autre, mais où est la sortie ? Une véritable caverne d’Ali Baba. Bref, j’ai passé une heure à la librairie Filigranes, à Bruxelles, “la plus grande librairie de plain pied du monde”, dixit leur site.

Une infime partie du Paradis des lecteurs

Et bien sûr, je n’en suis pas sortie indemne les mains vides… Je vous montre tout ça ! J’ai trouvé tout ce que je voulais et même plus … Commençons par la littérature …

Les craquages pour maman

J’ai résisté quelques temps à ce livre, “Né d’aucune femme”, de Franck Bouysse. Trop sombre, trop noir, trop glauque, sans doute pour moi. Et puis, j’en ai lu quelques 50 000 avis positifs (que dis-je, dithyrambiques), et zéro négatif. Pas même un avis un peu mou du genou, pas trop emballé. Une ovation littéraire. Et puis ce bandeau ! Pourtant, je SAIS que le bandeau est mon ennemi, qu’il me vend du rêve, c’est son job. Mais tout de même, ne passerais-je pas à côté d’un chef-d’oeuvre, juste pour snober ? Donc, j’ai craqué, ma bonne dame. Et oui, l’accro aux livres est faible.

J’ai ensuite embarqué le roman de Maggie O’Farrell qui me manquait, “La distance entre nous”, parce que depuis “I am, I am, I am”, j’ai décidé que je lirais tout d’elle. TOUT. Point. Ah, j’ai ajouté à la photo “Assez de bleu dans le ciel”, même si c’est triché, je l’ai eu d’occasion (hé hé).

Après ce craquage adulte, hop, j’ai filé au rayon jeunesse, à la recherche d’un album vu sur Instagram . Et bien, sûr, il y était, au Paradis.

Quelles beautés !

L’histoire d’une robe fleurie, qui passe de mère en fille, jusqu’à sa perte. La robe fera le tour du monde, un grand voyage. Je ne vous en dis pas plus pour l’instant, mais qu’est-ce que c’est BEAU ! Remarquez, juste à côté, des jolis marques pages criaient mon nom, les pauvres, je n’allais pas les laisser là. Voilà donc une lecture pour ma Mini Louloute et moi.

Pour mon Grand Lecteur, je traînais comme une âme en peine au rayon BD (c’est pas mon truc), mais mon coeur penchait vers ces deux petits romans … Que j’ai finalement emportés, et tant pis si il est encore un peu jeune … Ce sera pour plus tard, au pire ! Il me les fallait !

Hiiiiiiiii !

Pour “La tribu des Zippoli”, c’est la faute de Jérôme (allez lire son billet et tentez de ne pas acheter ce bouquin – même pour vous). J’ai lu la première page, rigolé, et hop, j’étais ferrée. C’est donc l’histoire d’un livre magique, dont le contenu change en fonction celui qui le lit (quel pitch !).

Je veux la suite

Dernier craquage, “L’impossible madame Bébé”, officiellement pour mes enfants, officieusement parce que c’est tout à fait le style de livres que j’aurais voulu lire petite !

Je suis ressortie du Paradis de la librairie avec des étoiles plein les yeux, les bras remplis de merveilles, impatiente de lire tout ça. Voilà donc comment un dimanche bien tranquillou s’est transformée en voyage paradisiaque.

Alors, je vous ai donné envie, hein ?

La bulle des petits :”Pombo courage”

Suite à mon billet sur les adorables “Truffe et Machin“, l’auteur Emile Cucherousset a eu la gentillesse de m’envoyer son nouveau petit roman à paraître, “Pombo courage”, illustré par Clémence Paldacci.

Pombo est un ours bien paresseux. il n’aime rien tant que traîner en pantoufles, manger et puis piquer un roupillon bien mérité. Il est aussi froussard, et quand son voisin Java lui demande son aide pour construire une cabane dans les arbres, Pombo n’a que des objections : c’est trop compliqué ! Trop difficile ! Trop fatiguant ! Et puis, il est fou ce Java, on pourrait bien se casser la figure … Mais Java insiste, il rêve d’un abri d’où il pourrait voir le lointain, et a besoin d’aide. Bon gré, mal gré, Pombo va se lancer dans la construction … un petit peu, avant de retourner dormir bien à labri dans sa cabane. Mais un orage gronde, et Java se retrouve en danger …

“Pombo courage” est un court petit roman qui fait mouche à tous points de vue : les deux ours sont très attachants, l’histoire simple mais efficace, et les thèmes abordés sont importants. L’amitié, l’entraide, la valeur du travail, mais aussi le courage et le dépassement de soi ressortent de cette histoire toute en douceur, magnifiquement illustrée par Clémence Paldacci.

Une histoire où deux ours complètements différents vont devoir s’entendre autour d’un projet commun : une cabane à réaliser. Et où un pantouflard un brin peureux va se découvrir courageux, face au danger.

A mettre entre toutes les petites menottes de 8 ans et plus !

Un tout grand merci à Emile Cucherousset et à Chloé Mary, des éditions MeMo !

“Pombo courage”, Emile Cucherousset et Clémence Paldacci, MeMo (Polynies), 2019, 48 pages

Mistral perdu ou les événements, Isabelle Monnin

Dans ce livre, Isabelle Monnin (“Les gens dans l’enveloppe“), nous parle de sa soeur et de leur enfance, adolescence, puis âge adulte. “Nous sommes deux” répète-t-elle, comme un mantra. Elle conte les jeux, les petits riens, les rires, la complicité, de cette enfance banale, quelque part en France. Jusqu’au drame, où, soudainement, Isabelle ne sera plus qu’une.

C’est comme une petite musique ce livre, où l’on peut énormément se retrouver. Bercée par les chansons d’un certain Renaud, la vie d’Isabelle passe doucement, avec toujours, en toile de fond, “les événements” (politiques surtout, mais aussi sociaux). Les débuts dans l’âge adulte, les études, la maternité, mais aussi le chagrin incommensurable, le deuil, les attentats.

Je suis le 11 septembre autant que la seconde où elle est morte.

Je suis tous mes événements.

Isabelle Monnin, d’une écriture mélancolique, nous raconte une vie française, une vie banale, avec une soeur comme une âme-soeur, des parents, des copines, la vie à l’école, les chansons qui sont la bande son de la vie, l’ennui, l’attente de quelque chose.

Il devait y avoir Michel Drucker puisqu’il y a toujours Michel Drucker, sans que personne ne nous dise à cet instant que Michel Drucker sera comme l’école, le centre commercial, la salle des fêtes, un espace invariant de nos vies, un endroit où échoueront tous nos weekends si nous n’y prenons garde.

Je suis sortie de cette lecture avec deux sentiments ambivalents : je me suis retrouvée dans les sensations d’enfance, d ‘adolescence, dans cette vie tranquille, bercée de rires et de musique. J’ai été touchée par les mots de l’auteure sur le deuil, la perte. Mais, je me suis aussi sentie complètement à côté en lisant les nombreux passages où elle parle de politique française, d’hommes de droite ou de gauche, d’événements qui, à moi petite Belge née dans les années 80, ne me parlaient pas du tout. Bien sûr, elle évoque aussi le 11 septembre, les attentats plus récents, mais toute la partie plus politique et sociale de son enfance m’a laissée de côté.

Mais, un tel paragraphe est universel, n’est-ce pas ? :

Tous les adolescents connaissent la géographie du car scolaire : ne s’assied pas au fond n’importe qui. Les cinq ou six places de la dernière rangée sont réservées aux seigneurs de cette petite société, les garçons crâneurs et les filles à la mode. Plus on se rapproche du chauffeur, plus on descend dans la hiérarchie collégienne.

Les premiers rangs sont occupés par les sixièmes, accrochés à leur cartable, ou par ceux qui, blêmes de honte, ont le mal des transports. Le reste des travées est, dans mon souvenir, un alignement de blousons muets, mauvaises coupes, mauvaises couleurs, figés dans la peur aphone qu’un des caïds de l’arrière leur frappe le crâne en passant, ou pire : arrache leur bonnet dans un ricanement.


Passer inaperçue est la solution.

Je retiens la sensibilité d’écriture, et quelques passages magnifiques sur l’enfance … Une lecture en demi-teinte donc, qui m’a touchée, mais moins que prévu …

“Mistral perdu ou les événements”, Isabelle Monnin, Le livre de poche, 2017

I am, I am, I am, Maggie O’Farrell

Comment écrire une chronique à peu près intelligente après un coup de coeur pareil ? Après cette claque littéraire, ce choc, cette Grande Lecture, ce livre important, qui fera date dans mon parcours de lectrice ? Les mots me manquent.

Ce livre n’est pas un roman. Maggie O’Farrell nos y raconte, en chapitres plus ou moins longs, ses dix-sept rencontres avec la mort. Chaque début de chapitre est illustré par une planche anatomique de l’organe qui aurait pu la faire basculer de l’autre côté. Dix-sept fois, dans sa vie, Maggie O’Farrell a ressuscité. Cela semble énorme, mais si on y réfléchit, on a tous été frôlés par une voiture, ou failli prendre un chemin/avion/ou autre qui comportait un danger de mort.

Elle a croisé le chemin d’un meurtrier, failli se noyer, contracté une dangereuse bactérie, une encéphalite, a subi une césarienne catastrophique, et bien d’autres choses … Elle nous les raconte sans pathos ni mièvrerie, d’une écriture percutante, et dès le premier chapitre, on est pris, impossible de reposer le livre.

Frôler la mort n’a rien d’unique, rien de particulier. Ce genre d’expérience n’est pas rare; tout le monde, je pense, l’a déjà vécu à un moment ou à un autre, peut-être sans même le savoir. (…). Prendre conscience de ces moments vous abîme. Vous pouvez toujours essayer de les oublier, leur tourner le dos, les ignorer : que vous le vouliez ou non, ils vous ont infiltré et se logeront en vous pour faire partie de ce que vous êtes, comme une prothèse dans les artères ou des broches qui maintiennent un os cassé.

Je voudrais retranscrire ici tant de passages qui m’ont marquée : impossible. Je n’ai jamais corné tant de pages. Parfois j’aurais voulu marquer aussi le verso de celle que je venais de corner (oui, je corne mes livres, ça les rend vivants, témoins de ce qui m’a touché dans le texte, vraiment “miens”).

Mon exemplaire, bien vivant donc

La maladie, le couple, l’adolescence, l’enfance, l’hôpital, les accouchements, tout dans ce livre m’a parlé. J’ai véritablement redécouvert l’auteure avec ce livre, alors que j’avais déjà lu -et adoré- certains de ses romans (“Quand tu es parti”, “Cette main qui a pris la mienne”, où je me rappelle avoir sangloté comme une perdue). Chaque chapitre de ce livre est marquant, touchant, et à partir de ses expériences ultra personnelles si près de la mort, Maggie O’Farrell nous enseigne la vie.

Savoir que j’avais la chance d’être en vie, que cette vie pouvait m’être retirée à tout moment, a biaisé ma vision. Après la maladie, je considérais ma vie comme un bonus, un extra, une prime – qui me donnait le droit d’en faire ce que je voulais. Non seulement j’avais échappé à la mort, mais j’avais également déjoué mon sort d’handicapée à vie. Qu’aurais-je pu faire de mon indépendance, de ma faculté de me mouvoir, à part les exploiter à fond ? (…)

Cette insouciance a pris fin à l’instant où je suis devenue mère (…). Quand vous donnez la vie, vous vous exposez au danger, à la peur. Au moment où j’ai tenu mon enfant contre moi, j’ai pris conscience de ma vulnérabilité : j’ai eu peur de la mort, pour la première fois. je ne savais que trop bien à quel point la membrane qui nous en sépare est fine, à quel point il est facile de la perforer.

Un livre incontournable, indispensable, qui nous tient en haleine comme un polar, tout en nous retournant les tripes et le coeur, et en nous faisant réfléchir sur nos vies. Plus moyen, en le refermant, de râler sur un retard de train, une petite contrariété. Il faut savourer la vie, qui peut s’arrêter à chaque instant. Le titre est emprunté à ces vers de Sylvia Plath : “I took a deep breath and listened to the old brag of my heart. I am, I am, I am.”

Un livre INDISPENSABLE, le plus gros coup de coeur que j’ai eu ces derniers mois, que je me suis empressée d’offrir à ma Best Book Friend Céline (que j’ai hâte de lire son avis !). Mention spéciale à la traduction impeccable de Sarah Tardy, qui a su retranscrire en français la force de ce texte.

“I am, I am, I am”, seventeen brushes with death, Maggie O’Farrell, Belfond, 2019, 251 pages

La bulle des petits: “Grand loup et Petit loup”/ “Bertille Bonnepoire a le cafard”

Troisième rendez-vous des petits lecteurs ! Avec les miens en vacances la semaine dernière, j’ai zappé l’article parce que c’était déjà du boulot de les gérer 😉

Cette semaine, deux petite pépites, et on commence avec “Bertille Bonnepoire a le cafard”, de notre Magali Le Huche adorée (maman de “Jean-Michel” et de bien d’autres albums merveilleux”). Bertille broie du noir, donc. Elle se trouve moche, grosse, elle n’a pas faim, n’a envie de rien, bref la déprime. Elle en délaisse même ses jolies fleurs sur le balcon, ce qui inquiète Monsieur Edmond, son voisin. Avec son chien Champion, celui-ci va concocter un stratagème pour entrer chez Bertille et voir un peu ce qu’il se passe. Et, qui sait, peut-être saura-t-il lui rendre le sourire ? Le dessin est, comme toujours, pétillant, et l’histoire autour des thèmes pas très folichons de la solitude et de la déprime réussit à nous donner du baume au coeur. Une réussite !

“Bertille Bonnepoire a le cafard”, Magali le Huche, Gallimard jeunesse (coll. L’heure des histoires), 2017, 4.90 €

Mais non, Bertille, tu n’es pas grosse, enfin !

Deuxième petit coup de coeur : “Grand loup et petit loup : la petite feuille qui ne tombait pas”. Où Petit loup tombe en amour avec une petite feuille dorée, bien haute sur un arbre. Alors, il demande à Grand loup d’aller la lui chercher (évidement). Mais Grand loup a un peu la flemme, alors il répond “attends, elle va tomber toute seule !”. Mais non. Et les saisons passent. Petit loup finit par tristement abandonner. Est-ce que ça vaut la peine d’aller la chercher, cette petite feuille ? Mais Grand loup n’a pas dit son dernier mot (et rien ne vaut la bouille heureuse de Petit loup, d’abord).

Une merveille de tendresse et de poésie, d’amour, d’amitié, de patience, de courage, bref, on l’adore à la maison !

“Grand loup et petit loup : la petite feuille qui ne tombait pas”, Nadine Brun-Cosme et Olivier Tallec, Les histoires du Père Castor, 5.50 €

Allez, Petit loup, sois patient, quoi

Les gratitudes, Delphine de Vigan

Bon, me revoilà victime de la célèbre loi du “si j’en attends trop, je serai déçue” … Attention, cet article risque de différer un peu des autres, dithyrambiques, qui fleurissent déjà sur la Toile. Ne vous méprenez pas : j’ai passé un bon moment de lecture avec ce roman, que j’ai trouvé bien écrit et assez touchant mais … sans plus. Or, Delphine de Vigan étant une des auteures préférées, j’ai des attentes immenses pour ses livres …

Damned ! Il m’a manqué un petit quelque chose de plus profond, et je m’étonne de lire ici ou là que c’est “le meilleur livre de Delphine de Vigan” car, pour moi, ses meilleurs restent “Rien ne s’oppose à la nuit” et “D’après une histoire vraie”, qui, l’un comme l’autre, m’avaient retournée émotionnellement et éblouie par leur construction.

Ce nouveau roman est tout à fait dans la continuité des “Loyautés” : court, bien écrit, profondément humain. Mais là où ce dernier m’avait beaucoup touchée, je suis restée un peu en-dehors de ces “Gratitudes” …

Michka, vieille dame en maison de repos, souffre d’aphasie : elle perd ses mots, les confond, les remplace par d’autres … Jérôme est l’orthophoniste qui la suit, et il se prend d’affection pour cette belle âme … Sans oublier Marie, que Michka a pratiquement élevée, qui lui rend visite. C’est un roman sur “les gratitudes”, ce que l’on doit aux autres. Marie, que la veille dame a pris sous son aile, petite. Michka, qui a été recueillie pendant la guerre, enfant, par un couple sans nom, à qui elle n’a jamais pu dire merci. Un roman sur la vieillesse, aussi. Ce que l’on perd.

Voilà donc ce qui t’attend, Michk’ : des petits pas, des petits sommes, des petits goûters, des petites sorties, des petites visites. Une vie amoindrie, rétrécie, mais parfaitement réglée.

Le roman, bien que traitant d’un thème grave, est parsemé de petites touches d’humour, sous la forme des mots de Michka, ses lapsus.

– Bon, allez, Michka, au travail ! Ecoutez bien : antiquaire, disquaire, libraire, ébéniste … Quel est le terme générique qui les relie ?

– La disparition ?

Au final, un roman choral touchant, mais pas assez pour moi. Et puis trop court aussi, même pas 200 pages … J’ai lu que beaucoup le lisaient en pleurant … j’en suis loin ! Même si j’ai passé un excellent moment de lecture, et c’est sans doute déjà beaucoup …

Et vous, quel est votre avis sur ce livre ? Déçu ou ravi ?

“Les gratitudes”, Delphine de Vigan, JC Lattès, 172 pages, 2019

Une papote avec Sophie Lemp

Sophie Lemp, dont j’ai adoré “Les miroirs de Suzanne” chroniqué ci-dessous, a eu la gentillesse de prendre un peu de temps pour répondre à mes questions. Il n’y a pas que Houllebecq et Virginie Grimaldi dans la vie, il y a aussi des auteurs moins connus, qui, comme Sophie, écrivent des romans superbes et touchants. Prenez le temps, sur la table du libraire, de parcourir quelques lignes des “Miroirs de Suzanne” … vous ne serez pas déçus. Merci à Sophie Lemp pour ses jolies réponses (à cause d‘ grâce à elle il y a un autre titre dans ma PAL – son conseil de lecture).

* Comment est né ce roman ?
Il est né le jour où une amie m’a appris qu’elle avait été cambriolée. Les voleurs avaient emporté un coffret fermé à clé qui contenait, entre autres, les journaux photographiques de ses nombreux voyages. J’ai trouvé ça terrible et j’ai imaginé que le journal de mon adolescence pourrait lui aussi disparaître… 

* Comme dans vos livres précédents, y a-t-il une part d’autobiographie, une part de Suzanne en vous ?
Bien sûr. Comme Suzanne, je vais avoir quarante ans, je suis mariée, j’ai deux enfants. Mais, contrairement à mes deux livres précédents, qui étaient des récits, celui-ci est un roman, cette histoire ne m’est pas arrivée!

* Quelles ont été vos sources d’inspiration ?
J’aime énormément les films de Claude Sautet, les chansons de Vincent Delerm. J’avais envie d’écrire par petites touches, de décrire des quotidiens, de m’appuyer sur des détails.

* Écriviez-vous un journal, adolescente ?
Oui. J’écris depuis l’enfance. 

* Avez-vous déjà des projets d’écriture ?
Je suis actuellement en résidence d’écriture en Seine Saint Denis. Je n’ai pas encore commencé de nouveau livre mais je prends des notes, j’y pense beaucoup. Je sens que quelque chose se prépare!

* Quelle place tient l’écriture dans votre vie ? et la lecture ?
L’écriture m’est nécessaire, elle m’équilibre. Je vis moins bien quand je n’ai pas un travail en cours. La lecture m’est elle aussi essentielle. Plusieurs chapitres ou quelques pages, je lis plus ou moins chaque jour mais je ne m’endors jamais sans ouvrir un livre.

* Un coup de coeur récent ? une lecture à conseiller ?
Je viens de terminer Mistral perdu ou les événements, d’Isabelle Monnin. Ce livre m’a bouleversée. J’y ai retrouvé mon enfance, pourtant différente de celle de la narratrice. Tant de résonances. C’est un livre important. 

Les miroirs de Suzanne, Sophie Lemp

Je lis les livres de Sophie Lemp depuis le premier, “Le fil”, qui m’avait émue aux larmes. “Leur séparation”, son deuxième, m’avait bouleversée. Et j’ai eu la chance de recevoir son nouveau livre qui sort aujourd’hui, “Les miroirs de Suzanne”, avec une dédicace adorable. Merci, ma chère Sophie, pour votre confiance !

Contrairement aux deux ouvrages précédents, autobiographiques, ce petit nouveau est un roman. Suzanne, la quarantaine tranquille, est mariée et maman de deux enfants. Elle a rangé son adolescence et ses tourments dans des cahiers bien cachés … jusqu’au jour où sa maison est cambriolée. Ses cahiers disparaissent et avec eux l’histoire de Suzanne avec Antoine, un écrivain plus âgé avec qui elle a vécu une passion. Les cahiers se retrouvent sur le chemin de Martin, un jeune livreur qui fuit sa vie. Et les mots de Suzanne vont le bouleverser, tandis que la perte des cahiers donnera à celle-ci l’élan nécessaire pour écrire, enfin, sur Antoine.

J’avais un peu d’appréhension en ouvrant ce roman : allais-je retrouver cette plume qui m’avait tant émue ? Cette sensibilité qui me parle tant ? Il n’ a fallu que quelques phrases pour me rassurer : j’allais adorer ! Je me suis plongée dans l’histoire avec bonheur, cornant des pages ici ou là, savourant l’écriture douce et si sensible de Sophie Lemp, et, surtout, en étant bouleversée par le personnage de Suzanne. C’est un magnifique portrait de femme, une femme au carrefour de sa vie, qui va se replonger dans son adolescence et ses premiers émois, dans une histoire d’amour secrète qu’elle a vécue avec un homme plus âgé. Sophie Lemp, à travers les extraits des cahiers de Suzanne que lit Martin, m’a replongée dans ma propre adolescence. Les interrogations de Suzanne, ses passions, ses musiques, ses amis, tout me parlait.

Ne jamais oublier ce que j’ai vécu de fort dans ma vie. Mes émotions, mes peurs, mes joies, mes tristesses. Etre sereine. J’ai quinze ans. En ce moment, j’attends. Mais un jour, tout s’épanouira.

Martin, dont la vie va changer grâce aux écrits de Suzanne, m’a touchée aussi. Les mots de la jeune fille vont résonner en lui, et il fera tout pour la retrouver. Il n’y a que le personnage de l’écrivain, Antoine, comme une ombre en arrière-plan, qui m’a laissée froide. Mais Suzanne, lumineuse, est magnifique. En se penchant sur cet ancien amour, elle risque de mettre en danger son présent, mais trouve l’écriture.

Dans les miroirs de Suzanne, une crainte toujours assombrissait la joie. La peur de se tromper, de souffrir, de ne pas savoir, de regretter. Ce soir, elle remarque l’absence de voile sur son visage. L’écriture a débusqué la peur.

Le vol des cahiers sera finalement le choc qui donnera à Suzanne l’impulsion d’écrire, de remettre de l’ordre dans cette histoire passée. Elle éprouve soudain une nécessité d’avancer, et d’écrire cette histoire pour pouvoir la regarder de loin. Sophie Lemp réussit un roman lumineux, sensible et un portrait de femme très juste, dans lequel beaucoup se reconnaîtront. On a toutes écrit sur un coin de journal nos quinze ans, nos peurs et nos espoirs. Que faire de tout cela, arrivée à la quarantaine ?

Un roman superbe, qui m’a touchée, une fois de plus, en plein coeur. Merci, chère Sophie, de m’avoir envoyé votre roman, encore une fois. J’espère qu’il trouvera son chemin jusqu’au coeur de vos futurs lecteurs, pour y allumer cette douce petite lumière, que procure votre écriture.

Le roman sort aujourd’hui, dans toutes les bonnes librairies !

“Les miroirs de Suzanne”, Sophie Lemp, Allary éditions, 2019, 182 pages

La bulle des petits : “Bleue et Bertille” / “Les deux maisons”

Après les retours positifs sur mon article jeunesse de la semaine dernière, je suis bien motivée pour faire du mercredi un rendez-vous régulier, pour vous présenter des petites pépites ! Cette semaine, deux albums que j’aime beaucoup …

J’ai acheté “Bleue & Bertille” pour ma Mini Louloute qui est fan des girafes. Cet album coloré et joyeux raconte l’histoire de Bertille, une girafe qui a un matin une panne de réveil et se retrouve seule. Le reste du troupeau est déjà parti et Bertille, sans sa petite routine de “scrounch scrounch” aux arbres et de siestes, se retrouve perdue. Elle rencontre alors Bleue, une autre girafe … mais bleue. Bizarre … Bleue propose de raccompagner Bertille, et lui fait découvrir un nouveau chemin, traverser un troupeau de zèbres, lui montre des tas de nouvelles choses à voir. Malgré sa différence, Bleue trouve sa place immédiatement dans le troupeau de Bertille. Une nouvelle amitié est née ! Cet album est une petite pépite sur la différence, l’amitié et l’ouverture aux autres. Mes enfants et moi avons adoré ces petites girafes toutes mimis et les dessins joyeux, aux couleurs vives. Encore une petite merveille de chez Little Urban, comme la semaine dernière !

“Bleue & Bertille”, Kristyna Litten, Little Urban, 2016

Le deuxième album de ce mercredi, “Les deux maisons”, est un de mes indispensables, aussi bien avec mes enfants qu’avec les classes, à la bibliothèque où je travaille. J’adore le raconter aux enfants …

Adapté d’un conte grec, c’est l’histoire d’un p’tit vieux, qui est tout en sel, et de sa p’tite vieille, toute en sucre. Ils vivent ensemble ans une petite maison en sel, ils s’aiment, mais n’arrêtent pas de se disputer … Et un jour, c’en est trop, le p’tit vieux met sa p’tite vieille dehors.

“Fiche-moi l’camp ! Va te faire une maison en terre !”, dit le p’tit vieux. Et la p’tite vieille, toute triste, s’en va en pleurant … Après une tentative de réconciliation ratée, le ciel se met à pleurer à la place de la p’tite vieille … et fait fondre la maison en sel du p’tit vieux , qui court se réfugier dans la maison en terre … Nos deux petits vieux, tout mouillés, s’embrassent … et restent collés … Une fois détachés, après le baiser, le p’tit vieux en sel, avait la bouche en sucre … et la p’tite vieille en sucre, avait la bouche tout en sel … et, depuis, ils sont toujours d’accord !

Moralité :
Dans la vie de couple, il faut savoir mettre de l’eau dans son vin, pour continuer à se faire des baisers sucrés-salés !

Un conte superbe, un message de tolérance, sous la forme d’une jolie histoire, avec un texte tout en répétitions, et des illustrations super originales. C’est une de mes histoires préférées, elle est géniale à raconter. Cet album fait partie de la série “A petits petons” de Didier Jeunesse, collection à acheter les yeux fermés, toujours impeccable, et qui se base beaucoup sur des contes du monde entier.

“Les deux maisons”, Didier Kowarsky et Samuel Ribeyron, Didier Jeunesse (A petits petons), 2011