Une papote avec Sophie Lemp

Sophie Lemp, dont j’ai adoré “Les miroirs de Suzanne” chroniqué ci-dessous, a eu la gentillesse de prendre un peu de temps pour répondre à mes questions. Il n’y a pas que Houllebecq et Virginie Grimaldi dans la vie, il y a aussi des auteurs moins connus, qui, comme Sophie, écrivent des romans superbes et touchants. Prenez le temps, sur la table du libraire, de parcourir quelques lignes des “Miroirs de Suzanne” … vous ne serez pas déçus. Merci à Sophie Lemp pour ses jolies réponses (à cause d‘ grâce à elle il y a un autre titre dans ma PAL – son conseil de lecture).

* Comment est né ce roman ?
Il est né le jour où une amie m’a appris qu’elle avait été cambriolée. Les voleurs avaient emporté un coffret fermé à clé qui contenait, entre autres, les journaux photographiques de ses nombreux voyages. J’ai trouvé ça terrible et j’ai imaginé que le journal de mon adolescence pourrait lui aussi disparaître… 

* Comme dans vos livres précédents, y a-t-il une part d’autobiographie, une part de Suzanne en vous ?
Bien sûr. Comme Suzanne, je vais avoir quarante ans, je suis mariée, j’ai deux enfants. Mais, contrairement à mes deux livres précédents, qui étaient des récits, celui-ci est un roman, cette histoire ne m’est pas arrivée!

* Quelles ont été vos sources d’inspiration ?
J’aime énormément les films de Claude Sautet, les chansons de Vincent Delerm. J’avais envie d’écrire par petites touches, de décrire des quotidiens, de m’appuyer sur des détails.

* Écriviez-vous un journal, adolescente ?
Oui. J’écris depuis l’enfance. 

* Avez-vous déjà des projets d’écriture ?
Je suis actuellement en résidence d’écriture en Seine Saint Denis. Je n’ai pas encore commencé de nouveau livre mais je prends des notes, j’y pense beaucoup. Je sens que quelque chose se prépare!

* Quelle place tient l’écriture dans votre vie ? et la lecture ?
L’écriture m’est nécessaire, elle m’équilibre. Je vis moins bien quand je n’ai pas un travail en cours. La lecture m’est elle aussi essentielle. Plusieurs chapitres ou quelques pages, je lis plus ou moins chaque jour mais je ne m’endors jamais sans ouvrir un livre.

* Un coup de coeur récent ? une lecture à conseiller ?
Je viens de terminer Mistral perdu ou les événements, d’Isabelle Monnin. Ce livre m’a bouleversée. J’y ai retrouvé mon enfance, pourtant différente de celle de la narratrice. Tant de résonances. C’est un livre important. 

Les miroirs de Suzanne, Sophie Lemp

Je lis les livres de Sophie Lemp depuis le premier, “Le fil”, qui m’avait émue aux larmes. “Leur séparation”, son deuxième, m’avait bouleversée. Et j’ai eu la chance de recevoir son nouveau livre qui sort aujourd’hui, “Les miroirs de Suzanne”, avec une dédicace adorable. Merci, ma chère Sophie, pour votre confiance !

Contrairement aux deux ouvrages précédents, autobiographiques, ce petit nouveau est un roman. Suzanne, la quarantaine tranquille, est mariée et maman de deux enfants. Elle a rangé son adolescence et ses tourments dans des cahiers bien cachés … jusqu’au jour où sa maison est cambriolée. Ses cahiers disparaissent et avec eux l’histoire de Suzanne avec Antoine, un écrivain plus âgé avec qui elle a vécu une passion. Les cahiers se retrouvent sur le chemin de Martin, un jeune livreur qui fuit sa vie. Et les mots de Suzanne vont le bouleverser, tandis que la perte des cahiers donnera à celle-ci l’élan nécessaire pour écrire, enfin, sur Antoine.

J’avais un peu d’appréhension en ouvrant ce roman : allais-je retrouver cette plume qui m’avait tant émue ? Cette sensibilité qui me parle tant ? Il n’ a fallu que quelques phrases pour me rassurer : j’allais adorer ! Je me suis plongée dans l’histoire avec bonheur, cornant des pages ici ou là, savourant l’écriture douce et si sensible de Sophie Lemp, et, surtout, en étant bouleversée par le personnage de Suzanne. C’est un magnifique portrait de femme, une femme au carrefour de sa vie, qui va se replonger dans son adolescence et ses premiers émois, dans une histoire d’amour secrète qu’elle a vécue avec un homme plus âgé. Sophie Lemp, à travers les extraits des cahiers de Suzanne que lit Martin, m’a replongée dans ma propre adolescence. Les interrogations de Suzanne, ses passions, ses musiques, ses amis, tout me parlait.

Ne jamais oublier ce que j’ai vécu de fort dans ma vie. Mes émotions, mes peurs, mes joies, mes tristesses. Etre sereine. J’ai quinze ans. En ce moment, j’attends. Mais un jour, tout s’épanouira.

Martin, dont la vie va changer grâce aux écrits de Suzanne, m’a touchée aussi. Les mots de la jeune fille vont résonner en lui, et il fera tout pour la retrouver. Il n’y a que le personnage de l’écrivain, Antoine, comme une ombre en arrière-plan, qui m’a laissée froide. Mais Suzanne, lumineuse, est magnifique. En se penchant sur cet ancien amour, elle risque de mettre en danger son présent, mais trouve l’écriture.

Dans les miroirs de Suzanne, une crainte toujours assombrissait la joie. La peur de se tromper, de souffrir, de ne pas savoir, de regretter. Ce soir, elle remarque l’absence de voile sur son visage. L’écriture a débusqué la peur.

Le vol des cahiers sera finalement le choc qui donnera à Suzanne l’impulsion d’écrire, de remettre de l’ordre dans cette histoire passée. Elle éprouve soudain une nécessité d’avancer, et d’écrire cette histoire pour pouvoir la regarder de loin. Sophie Lemp réussit un roman lumineux, sensible et un portrait de femme très juste, dans lequel beaucoup se reconnaîtront. On a toutes écrit sur un coin de journal nos quinze ans, nos peurs et nos espoirs. Que faire de tout cela, arrivée à la quarantaine ?

Un roman superbe, qui m’a touchée, une fois de plus, en plein coeur. Merci, chère Sophie, de m’avoir envoyé votre roman, encore une fois. J’espère qu’il trouvera son chemin jusqu’au coeur de vos futurs lecteurs, pour y allumer cette douce petite lumière, que procure votre écriture.

Le roman sort aujourd’hui, dans toutes les bonnes librairies !

“Les miroirs de Suzanne”, Sophie Lemp, Allary éditions, 2019, 182 pages

La bulle des petits : “Bleue et Bertille” / “Les deux maisons”

Après les retours positifs sur mon article jeunesse de la semaine dernière, je suis bien motivée pour faire du mercredi un rendez-vous régulier, pour vous présenter des petites pépites ! Cette semaine, deux albums que j’aime beaucoup …

J’ai acheté “Bleue & Bertille” pour ma Mini Louloute qui est fan des girafes. Cet album coloré et joyeux raconte l’histoire de Bertille, une girafe qui a un matin une panne de réveil et se retrouve seule. Le reste du troupeau est déjà parti et Bertille, sans sa petite routine de “scrounch scrounch” aux arbres et de siestes, se retrouve perdue. Elle rencontre alors Bleue, une autre girafe … mais bleue. Bizarre … Bleue propose de raccompagner Bertille, et lui fait découvrir un nouveau chemin, traverser un troupeau de zèbres, lui montre des tas de nouvelles choses à voir. Malgré sa différence, Bleue trouve sa place immédiatement dans le troupeau de Bertille. Une nouvelle amitié est née ! Cet album est une petite pépite sur la différence, l’amitié et l’ouverture aux autres. Mes enfants et moi avons adoré ces petites girafes toutes mimis et les dessins joyeux, aux couleurs vives. Encore une petite merveille de chez Little Urban, comme la semaine dernière !

“Bleue & Bertille”, Kristyna Litten, Little Urban, 2016

Le deuxième album de ce mercredi, “Les deux maisons”, est un de mes indispensables, aussi bien avec mes enfants qu’avec les classes, à la bibliothèque où je travaille. J’adore le raconter aux enfants …

Adapté d’un conte grec, c’est l’histoire d’un p’tit vieux, qui est tout en sel, et de sa p’tite vieille, toute en sucre. Ils vivent ensemble ans une petite maison en sel, ils s’aiment, mais n’arrêtent pas de se disputer … Et un jour, c’en est trop, le p’tit vieux met sa p’tite vieille dehors.

“Fiche-moi l’camp ! Va te faire une maison en terre !”, dit le p’tit vieux. Et la p’tite vieille, toute triste, s’en va en pleurant … Après une tentative de réconciliation ratée, le ciel se met à pleurer à la place de la p’tite vieille … et fait fondre la maison en sel du p’tit vieux , qui court se réfugier dans la maison en terre … Nos deux petits vieux, tout mouillés, s’embrassent … et restent collés … Une fois détachés, après le baiser, le p’tit vieux en sel, avait la bouche en sucre … et la p’tite vieille en sucre, avait la bouche tout en sel … et, depuis, ils sont toujours d’accord !

Moralité :
Dans la vie de couple, il faut savoir mettre de l’eau dans son vin, pour continuer à se faire des baisers sucrés-salés !

Un conte superbe, un message de tolérance, sous la forme d’une jolie histoire, avec un texte tout en répétitions, et des illustrations super originales. C’est une de mes histoires préférées, elle est géniale à raconter. Cet album fait partie de la série “A petits petons” de Didier Jeunesse, collection à acheter les yeux fermés, toujours impeccable, et qui se base beaucoup sur des contes du monde entier.

“Les deux maisons”, Didier Kowarsky et Samuel Ribeyron, Didier Jeunesse (A petits petons), 2011

L’invitation à la vie conjugale, Angela Huth

Ce roman est très anglais. Au moment d’écrire ce billet, essayant de rassembler mes idées sur ce livre que j’ai lu avec plaisir mais sans que ce soit un coup de coeur ni même une lecture marquante, c’est la première phrase qui me vient … Anglais, cynique, désabusé, grinçant, très bien écrit, et, en ce qui concerne son sujet principal (le mariage), totalement déprimant. Je vous donne envie, hein ? !

Sous la forme d’un roman choral, Angela Huth nous présente quatre couples et un célibataire. Il y a Rachel et Thomas : ce dernier enchaîne les liaisons, tandis que Rachel se réfugie dans le sommeil, sous forme de siestes qui durent toute la journée, pour oublier sa vie monotone et inutile (Yeah!). Il y a Mary et Bill, le couple âgé (le seul qui m’a ennuyée …) : Mary vit dans l’angoisse de mourir avant son mari et cela lui gâche la vie. Frances et Toby donnent un grand bal, auquel ils convient leurs amis, mais ce bal n’a d’autre but que d’occuper Frances, délaissée par Toby, qui ne pense qu’à ses ordinateurs … Il y a Martin et Ursula, peut-être le seul couple heureux du livre. Et enfin Ralph, ancien amant de Frances, éperdument amoureux d’Ursula.

Tout ce petit monde va se croiser et se retrouver pour le grand bal, où “les masques tombent, les sentiments se bousculent, s’enflamment”.

Angela Huth décortique la vie de ces couples, d’un oeil acerbe, et parvient à nous les rendre attachants, alors même qu’ils sont pour la plupart antipathiques. J’ai suivi ces personnages dans leur vie de tous les jours sans m’ennuyer une seconde, cornant ici et là quelques extraits bien sentis sur le mariage …

-La moitié des divorces sont dus au fait qu’on ne dit pas aux gens comment ils doivent se comporter quand la passion a disparu. Peut-être devrions-nous faire quelques allusions en ce sens à Ursula et Martin.

– Ils sont parfaitement heureux.

– Qui sait ? Qui sait quoi que ce soit du mariage des autres ?

Ce qui m’a frappée dans ce roman, c’est que les couples ne sont pas heureux, sans même parler d’être amoureux. Mal assortis, ils vivent côte à côte, mais pas ensemble. Ils ne partagent ni leurs pensées intimes, ni leurs envies, ni leurs rêves. Les femmes meurent d’ennui et cherchent à se distraire, par les mondanités ou dans une fuite de la réalité (les siestes de Rachel). Les hommes, quand ils ne sont pas infidèles, préfèrent la compagnie de leurs ordinateurs ou même de la nature (Toby est plus excité à l’idée d’observer les blaireaux à la nuit tombée que de coucher avec sa femme), à celle de leur épouse. Les relations sont tristes, et les personnages sont désespérément seuls au sein même de leur couple. Le seul couple heureux, celui d’Ursula et Martin, est celui où la solitude n’est pas déprimante, comme dans cet extrait :

Quel silence ! (…). La vie de famille lui avait révélé les charmes de la solitude. De petits espaces innocents mais privés sont essentiels à la santé mentale des couples mariés, avait-elle très vite découvert, et elle s’arrangerait pour que ces parties de sa vie soient tout aussi prioritaires que ses devoirs envers Martin et les enfants.

Un roman plaisant, sans être une grande lecture, que j’ai lu sans ennui, mais dont la fin m’a laissée un peu dubitative, un peu “so what ?” …

L’invitation à la vie conjugale”, Invitation to the married life, Angela Huth, Folio, 2000, 440 pages

Sweet friday #Clara Luciani

Youhouh, le rendez-vous du Sweet friday is back !

Formule modifiée : tous les vendredis (plus ou moins hein, pas de pression), une chanson à (re) découvrir. C’est parti !

Mille ans après tout le monde, le coup de foudre musical. Un coup de coeur de dingue, que je n’ai plus ressenti depuis l’album de Juliette Armanet, qui se trouve être la grande copine de Clara Luciani.

A nouveau, au hasard d’une écoute, j’emporte son album “Sainte-Victoire”. Une claque, du début à la fin, un album qui tourne en boucle depuis quelques jours chez moi .

Et, plus particulièrement, cette chanson, qui m’a fichu des frissons.

Montez le son et dites-moi ce que vous en pensez !

La bulle des petits: “Truffe et Machin” / “Papa est rentré”

Entre deux billets de romans, j’ai envie de vous présenter quelques lectures pour les petits, des albums ou petits romans que je teste à la maison, avec mes deux minis lecteurs de 6 et 8 ans. Je sais que ce genre de chronique passionne moins les foules, mais “qui lit petit, lit toute la vie”, et c’est quelque chose d’important pour moi, en tant que mère et en tant que bibliothécaire, de promouvoir la littérature jeunesse …

Voici donc nos récentes découvertes :

On commence avec “Truffe et Machin”, un charmant petit roman paru aux éditions MeMo, d’Emile Cucherousset et illustré par Camille Jourdy (“Rosalie Blum”, vous connaissez ? C’est elle). Ce sont trois histoires de deux frères lapins, Truffe et Machin, qui sont en panne de bêtise. La situation est grave ! et si ils attrapaient une idée lumineuse, avec un filet ? Ou leur ombre, au lasso ? Mais c’est pas tout ça, Truffe a faim. Et maman ne va pas être contente s’ils rentrent trop tard …

Les illustrations sont pleines de malice et de douceur, ces deux frères sont adorables. Les histoires sont rigolotes, un peu poétiques mais pas trop, bref c’est une jolie découverte ! Mon grand de 8 ans a bien aimé que je lui lise ces histoires (un poil trop longues juste avant le coucher tout de même ;-). “Vagabondages à partir de 7 ans, plus ou moins”, dixit la quatrième, mais je conseillerais plus pour les 8-9 ans. Un grand merci aux éditions MeMo pour l’envoi !

Deuxième pépite cette semaine, l’album “Les enfants, papa est rentré !” où l’on suit papa taupe, bien crevé après le boulot, et qui ne retrouve plus ses lunettes. Myope (comme une taupe), il ne retrouve plus le chemin de  son terrier adoré, où l’attendent maman taupe et les enfants. Il creuse, il creuse, mais se retrouve au pôle nord, chez les crocodiles, les lapins, ou les hiboux … 

Mini louloute a trouvé tout de suite les lunettes de papa taupe, ce distrait

Les dessins sont colorés et rigolos, le texte a des répétitions bienvenues pour les petits (“Je suis rentrééééééé !” – ah, ben non), et les détails dans les dessins raviront les plus grands, comme ci-dessous :

lectures de la famille Hibou : Don Quichouette , Herculule Poirot ou Hibou Potter – j’adore !

Un chouette album pour les 4- 5 ans, bourré d’humour et de tendresse ! J’aime beaucoup les albums de Little Urban !

  • “Truffe et Machin”, Emile Cucherousset et Camille Jourdy, MeMo éd. (petite polynie), 2017, 68 pages.
  • Les enfants, papa est rentré ! , Jarvis, Little Urban, 2018

Dites-moi, ce genre de billets lecture pour les petits vous intéresse-t-il ?

Un rendez-vous jeunesse tous les mercredis vous tente ?

Le matin est un tigre, Constance Joly

Il y a parfois des romans qui, en à peine un paragraphe, se sont déjà faufilés jusqu’à votre coeur. Où l’on sent venir le coup de foudre à plein nez. Ce premier roman de Constance Joly en fait partie. Bien que vu et revu sur Instagram (critère qui a tendance à me faire fuir), je l’ai emporté un jour de trouvailles chez Pêle-Mêle, ma librairie d’occasion chouchoute. Sans doute mon inconscient avait-il néanmoins retenu quelque chose de toutes chroniques aperçues. Et comme j’ai bien fait !

C’est l’histoire d’Alma, et de sa fille Billie. Elle est malade, personne ne sait ce qu’elle a, un mal étrange qui lui comprime la poitrine, peut-être une tumeur. A l’hôpital depuis plusieurs mois, elle s’étiole lentement. Alma a une intuition, une idée incroyable, et d’ailleurs personne ne la croit : elle le sent, un chardon pousse dans les poumons de Billie, et l’étouffe. “On est pas chez Boris Vian”, lui dit son mari. Alma n’en démord pas … et si c’était à elle de sauver sa fille ?

Une histoire sensible, de transmission entre mère et fille. Un langage immensément poétique, imagé, mais qui coule pourtant de source, et qui m’a enchantée. Des phrases si belles, à noter dans un petit carnet. De quoi souffre Billie ? Et Alma ? Quel est ce mal qui, rongeant la mère, s’est insinué dans la poitrine de la fille ?

Admirer la vie et s’en sentir dépossédée. Est-ce cela la mélancolie ?

Je peine à vous parler de ce roman, je ne sais comment vous en faire ressentir la beauté. C’est une petite bulle de sensibilité, d’amour, de poésie. Alma, avec ses valises invisibles qui l’alourdissent. Billie, si proche de sa mère. Jean, délaissé et malheureux.

C’est un livre sur les liens parents-enfants : c’est bien connu, les enfants sont des éponges, qui absorbent les sentiments de leurs parents … Billie et Alma sont si proches, trop peut-être. Pour que la fille guérisse, il va falloir que la mère change …

Un roman sensible, où le surréalisme un peu magique m’a touchée en plein coeur. Une très belle écriture et un premier roman enchanteur !

“Le matin est un tigre”, Constance Joly, Flammarion, 2019, 153 pages

Orange amère, Ann Patchett

Alerte au gros coup de coeur, en ce début de semaine !

Je ne connaissais pas du tout Ann Patchett, et quelle découverte, quelle claque littéraire ! Autant vous dire que je compte bien me jeter sur tout autre roman que je pourrai trouver d’elle vendredi, à la Foire du livre de Bruxelles (oui, quand je m’enflamme pour un auteur, c’est à fond).

Comment vous résumer ce roman foisonnant ? Tout commence en 1964 lors du baptême de Franny Keating, en Californie. Bert Cousins s’incruste à la fête pour échapper à ses trois enfants bruyants et à sa femme enceinte du quatrième. Il fait chaud, et le jus d’orange pressé du jardin coule à flots. Bert arrive avec du gin sous le bras : est-ce la canicule, l’alcool amer mélangé au jus d’orange ? Il tombe dans les bras de Beverly, la maîtresse de maison. Le roman explore ensuite les conséquences de ce coup de foudre sur les deux familles : Bert quitte Teresa pour Beverly, et c’est au total six enfants qui formeront cette fratrie recomposée : Franny, Caroline, Holly, Jeanette, Albie et Cal. Ils grandissent à la va comme je te pousse, librement, jusqu’à l’été du drame : l’un d’entre eux meurt. Les familles explosent à nouveau. Des années plus tard, Franny est la maîtresse du célèbre romancier Leon Posen, et lui raconte leur histoire, qui en tirera un best-seller intitulé “Orange amère”, faisant resurgir la tragédie familiale.

L’intrigue n’est pas racontée de manière linéaire, ce qui fait l’originalité de ce roman : une fois le point de départ posé (le baptême de Franny), les personnages des parents ne sont plus les principaux, nous suivrons tour à tour chaque enfant, à travers les décennies, avec des allers et retours dans le temps, sans que l’auteur ne nous perde en chemin. Tous les personnages sont extrêmement attachants et le lecteur passe de l’un à l’autre sans jamais se lasser.

Voilà ce qu’il y avait de plus remarquable chez les petits Keating et les petits Cousins : ils ne se haïssaient pas, ni ne possédaient la moindre parcelle de loyauté tribale. (…). Les six enfants partageaient un principe fondamental, qui renvoyait leurs potentielles antipathies réciproques en ligues mineures : ils détestaient les parents. Ils les haïssaient.

Ce qui m’a franchement épatée, c’est le talent d’écriture d’Ann Patchett, qui réussit à tisser sa toile et nous prendre dans ses filets, avec une histoire de famille qu’elle rend absolument passionnante. C’est une véritable conteuse, et je me suis installée dans “Orange amère” avec l’envie de ne plus jamais en sortir. Ann Patchett excelle à nous décrire les scènes de la vie familiale, et à nous mettre dans l’ambiance de cette famille éclatée, où les enfants vivent libres, loin du regard des adultes, tout en nous baladant dans le temps : un chapitre les enfants ont 15 ans, et celui d’après 50, mais tout coule de source.

Les gens de trompent de peurs, dit Fix, les yeux fermés. On se balade en pensant que ce qui aura notre peau nous attend derrière la porte : c’est dehors, c’est dans le placard, alors que ça ne se passe pas comme ça. Pour l’immense majorité des habitants de cette planète, la chose qui aura leur peau se trouve déjà à l’intérieur.

La traduction d’Hélène Frappat, elle-même romancière, est magnifique et la couverture, superbe, illustre parfaitement le livre.

Je crois que je tiens mon plus gros coup de coeur de ce début d’année !

Un grand merci à Actes Sud pour l’envoi de ce roman !

“Orange amère”, Ann Patchett, Commonwealth, Actes sud, 2019, 301 pages