Jan 302019
“Vigile” et “Avec toutes mes sympathies”

Cette semaine, je rassemble en un seul billet mes deux dernières lectures, qui ont quelques points communs, dont le fait d’être deux récits de femmes confrontées à l’impensable …

Vigile”, de Hyam Zaytoun, avec sa sublime couverture, qu’on voit partout sur Instagram. La comédienne raconte la nuit où son compagnon a fait un infarctus juste à côté d’elle, comment elle lui a fait un massage cardiaque pendant près d’une demi heure, et ensuite les jours entre-deux, entre la vie et la mort. L’hôpital, la terreur, l’espoir, la perte brutale, la vie telle qu’on la connaît qui, soudainement, s’arrête.

Ils ont vu, ils savent, ils viennent te voir demain. Mais mon esprit me fait voir deux orphelins qui s’ignorent, que j’endors avec des histoires, et cela me dégoûte. Je me hais d’être celle qui reste.(…). Je fuis leurs yeux innocents. Eux qui n’ont demandé que la joie, et voilà le malheur qui attend au tournant. Qu’aurais-je à leur dire si tu t’en vas ?

J’ai lu ce livre en une après-midi, presque en apnée, terrorisée avec l’auteur par ces vies qui basculent en un cauchemar en quelques instants. Le courage de Hyam Zaytoun, de sa famille, la solidarité qui s’organise autour d’elle et de ses enfants, ces enfants à protéger malgré la peur. Impossible à lâcher, ce récit prend aux tripes et, une fois achevé, on relève la tête, heureux d’avoir ses proches autour de soi, se promettant de les aimer deux fois plus. Un livre magnifique.

“Avec toutes mes sympathies”, d’Olivia de Lamberterie, dont je connaissais juste le nom, faisait partie de ces livres que j’ai vu et revu jusqu’à m’en dégoûter. A sa sortie, impossible d’ouvrir un blog ou Instagram sans tomber dessus, et c’est le genre de choses qui parfois produit un rejet du bouquin … en tous cas pour moi. J’ai laissé passer du temps, et s’il n’y avait pas eu ce billet de Marie-Claude, je ne l’aurais jamais lu. Pour la première fois, une chronique m’a donné envie de me pencher sur le bouquin, et je l’ai donc ramené un soir du boulot (trop cool d’être bibliothécaire), pour finalement le dévorer en deux jours. Là, j’ai tout de même regretté que ce ne soit pas mon exemplaire car j’aurais voulu corner quelques pages (mais je suis une bibliothécaire sérieuse, si, si). Avec pudeur et force, Olivia de Lamberterie nous raconte son frère Alex, qui avait tout : une famille, l’amour, un beau métier, une belle maison et qui, pourtant, s’est jeté d’un pont à Montréal, à 45 ans. Elle dit sa maladie, la dysthymie, ce trouble de l’humeur, ce gouffre de mélancolie qui, depuis des années, cherchait à lui enlever son frère. Après deux tentatives, Alex a “réussit” son suicide. Comment comprendre, comment accepter, comment vivre sans lui ? Olivia de Lamberterie nous raconte ce frère tour à tour solaire et sombre, qui marchait sur un fil au-dessus du vide. Elle cherche à comprendre, elle dit sa colère contre les médecins qui ne l’ont pas compris, qui l’ont laissé sortir trop tôt. En parallèle, elle raconte avec franchise sa vie de chronique littéraire, sa lassitude devant les sollicitations d’auteurs, lisez ceci, j’attends votre avis sur cela.

La lecture est l’endroit où je me sens à ma place. Lire répare les vivants et réveille les morts. Lire permet non de fuir la réalité, comme beaucoup le pensent, mais d’y puiser une vérité. L’essentiel pour moi est qu’un texte sonne juste, que je puisse y discerner une voix, une folie; je n’aime pas les histoires pour les histoires, encore moins les gens qui s’en racontent. Je n’ai pas besoin d’être divertie, mes proches s’en chargent, je me fiche d’apprendre. J’aime être déstabilisée, voir avec d’autres yeux.

La mort de son frère lui a enlevé jusqu’à la lecture, qui était toute sa vie. mais, elle lui a donné l’écriture : elle qui avait juré de ne pas écrire découvre la consolation des phrases qui coulent toutes seules et qui la soulagent de son chagrin.

J’écris pour chérir mon frère mort. J’écris pour imprimer sur une page blanche son sourire lumineux et son dernier cri. Pour dire ce crime dont il est à la fois la victime et le coupable. A moins que nous ne soyons tous coupables, ou tous victimes, nous qui ne vivrons plus qu’à demi. Mais je ne crois pas qu’on empêche les gars de son espèce désespérée de se suicider. Est-ce un service à leur rendre ? C’est une vraie putain de question.

Deux très belles lectures, deux femmes qui doivent survivre face au malheur. Etre “vigile”, garde du corps de son amour, ou prendre enfin la plume pour exorciser son chagrin.

Deux livres nécessaires, forts, et d’une grande beauté.

“Vigile”, Hyam Zaytoun, Le Tripode, 124 pages, 2018

“Avec toutes mes sympathies”, Olivia de Lamberterie, Stock, 253 pages, 2018


Reader Comments

  1. Pfff ! La lecture de la chronique me bouleverse déjà. Oui, tu as raison. Ce genre de lectures nous poussent à aimer encore plus ceux qui nous sont chers

  2. J’adore ce deux pour un! Les deux romans se complètent bien, ont dirait. Ton billet a le mérite de me donner envie de lire «Vigile», c’est pas rien!
    Je suis ravie que mon billet t’ait incité à lire le roman de Lamberterie. Moi aussi, j’avais résisté… Ras-le-bol des mêmes livres partout. Le sujet m’intriguait et j’ai bien fait de passer outre mes appréhensions! Comme quoi, des fois…

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